.[notes & articles pour une dérive contrôlée].

Le capitalisme, c’est la mort ; apprendre à désigner ses agents, une nécessité biologique

[éléments de réflexion depuis Paul Valéry]

Paul Valéry (1) observe en 1916 que « l’organisme heureux s’ignore » (p. 1123) (2). Il « consiste, écrit-il, dans le silence éternel de toute une part de la sensibilité possible » (id.). Comprendre : notre corps maintient constamment des équilibres complexes sans que nous en ayons conscience. Quand mon cœur bat régulièrement, quand ma digestion se fait normalement, quand ma respiration est fluide, je ne sens rien. Donc l’invisibilité comme perfection du fonctionnement. Et ce n’est que lorsque quelque chose dysfonctionne que l’organe se manifeste, par la douleur, la gêne, le trouble…

On s’en doutait un peu, mais Valéry identifie ici un paradoxe : « On en vient à considérer spontané, naturel ce qui, loin d’être en réalité simple et un et immédiat, demande une machine de machines où ne sont épargnés ni le nombre ni les complications ni les prévisions, ni les détours. » (id.) C’est parce que toute cette complexité reste silencieuse que nous vivons le geste comme simple. Ce n’est pas un défaut : c’est justement parce que la machine fonctionne silencieusement que nous pouvons agir spontanément.

En 1918, Valéry ajoute : « Nous sommes construits de façon à ne pas percevoir la force centrifuge terrestre, ni tant d’autres actions » (id.) (3) : notre organisation sensorielle n’exclut seulement de la perception consciente le fonctionnement normal de notre organisme, il filtre aussi une multitude d’actions physiques qui pourtant s’exercent constamment sur nous. La gravitation, les radiations cosmiques, la pression atmosphérique, tout cela reste imperceptible tant que des mécanismes d’équilibration fonctionnent silencieusement pour nous en protéger ou les compenser : « Il y a en nous de quoi ignorer bien des choses dont nous ne devons pas être gênés. » (id.) Si, au contraire, nous percevions toutes ces forces qui s’exercent sur nous, nous serions là aussi submergés et, par conséquent, incapables d’agir.

Conséquence : « Il se peut que l’altération des mécanismes qui équilibrent secrètement ces actions et les tiennent hors de la sensibilité, se marquant par des troubles, ces troubles soient tout ce que nous pouvons directement connaître de notre état réel de corps terrestres et cosmiques. » (id.) En somme, nous ne connaîtrions (nous ne pouvons connaître) notre véritable condition physique que négativement, par les troubles qui surviennent quand les mécanismes d’équilibration défaillent. Une façon donc de voir positivement le négatif : c’est par le vertige, la nausée, la fièvre, la douleur que se manifestent les processus qui nous maintiennent vivants…

Cela conduit Valéry à cette définition : « La vie est une vigilance, un acte, un écart — et comme un équilibre de degré plus élevé que l’équilibre immobile. » (id.) La pierre est en équilibre quand elle ne bouge plus, équilibre passif de la matière inerte. Mais l’organisme vivant, quant à lui, est en équilibre quand il maintient activement une configuration instable, quand il compense constamment les forces qui tendraient à le ramener à l’équilibre inférieur de la matière morte. Vivre, c’est cela : maintenir un écart, une distinction par rapport à la matière dont on est fait. Et mourir, c’est retomber dans l’équilibre immobile, c’est-à-dire cesser l’acte perpétuel de distinction.

Essayons maintenant d’étendre cette analyse de l’équilibre vital au-delà de la condition individuelle : en considérant l’humanité confrontée aux dérèglements climatiques produits par la rapacité irrationnelle de la prédation capitaliste. L’analogie est peut-être naïve, mais les sociétés complexes développent des métabolismes socio-écologiques avec des boucles de régulation. Seulement, à la différence de l’organisme, leur vigilance n’est pas innée, mais elle doit être produite politiquement, construite collectivement par ceux qui produisent effectivement les richesses…

Le capitalisme ou la vie : il faut choisir

Pendant des millénaires, les sociétés humaines sont restées dans des limites où les systèmes terrestres pouvaient absorber et compenser leurs perturbations : l’équilibre global se maintenait sans qu’on ait à y penser consciemment, exactement comme l’organisme sain ignore les processus qui le maintiennent vivant / avec l’industrialisation capitaliste et son accélération récente, nous avons rompu cet équilibre : la logique d’accumulation illimitée du capital a introduit des perturbations massives et croissantes (dérèglement climatique, effondrement de la biodiversité, acidification des océans, épuisement des sols, pollution généralisée) / exactement comme Valéry l’analysait pour l’organisme individuel, c’est par les troubles (sécheresses, incendies, inondations, vagues de chaleur mortelles, effondrement des récoltes, migrations climatiques forcées…) que nous découvrons notre condition réelle : nous découvrons négativement, à travers la catastrophe en cours, que nous sommes une civilisation terrestre soumise à des limites physiques que nous avons ignorées.

Valéry écrit : « Il faut ce qu’il faut pour se distinguer de notre matière. » (id.) Précisément : pour maintenir des conditions vivables, habitables, il faut un travail constant d’équilibration, une dépense consciente d’énergie contre la logique capitaliste qui est précisément l’inverse de cette vigilance nécessaire. Là où le capital cherche l’accumulation illimitée selon la ligne de moindre résistance immédiate, c’est-à-dire exploiter maintenant tout ce qui est rentable sans égard pour les équilibres à long terme, il faudrait l’équivalent collectif d’un organisme qui exercerait consciemment la vigilance nécessaire pour résister aux forces qui nous tirent vers l’inertie et la mort. Un acte collectif conscient pour rétablir l’équilibre.

Le problème, c’est que la prédation capitaliste ne cesse pas simplement de maintenir l’équilibre, elle attaque aussi tous les mécanismes d’équilibration eux-mêmes : les forêts qui régulent le climat, les sols qui maintiennent la fertilité, les océans qui absorbent le CO2, les espèces qui contribuent aux équilibres écosystémiques… C’est comme si un organisme individuel, au lieu de simplement cesser sa vigilance, sapait délibérément son immunité, s’attaquait délibérément à ses propres mécanismes de régulation. En somme, une vraie logique suicidaire. Mais ici, à l’échelle des rapports de production capitalistes, une logique suicidaire qui serait inhérente à l’organisme même !

Une logique suicidaire qui n’est pas contingente mais structurelle. Le mouvement A-M-A’ (argent → marchandise → plus d’argent) nécessite la conversion permanente de la nature en ressources exploitables, sans boucle de rétroaction qui intégrerait les coûts écologiques réels. Qui plus est, la compétition impose aux capitaux individuels d’externaliser massivement leurs coûts (pollution, épuisement, destruction) pour rester compétitifs (4). Or, aucun souci possible des équilibres séculaires ou millénaires nécessaires au maintien de conditions vivables quand le seul horizon temporel du système est celui du profit trimestriel ou annuel. Certes, des régulations environnementales peuvent être arrachées, des mécanismes de vigilance partielle peuvent émerger sous la pression des luttes, mais ils restent structurellement insuffisants tant que persiste la logique d’accumulation illimitée. Mais si l’humanité ne remplace pas le capitalisme par d’autres rapports sociaux de production, alors les déséquilibres s’amplifieront jusqu’au point de non-retour : une civilisation effondrée, une planète largement invivable, bref, une mort collective (5).

Et les progrès scientifiques comme technologiques n’y changeront rien. Valéry fait dire à son personnage Monsieur Teste : « Trouver n’est rien. Le difficile est de s’ajouter ce qu’on trouve. » (6) Oui, la recherche scientifique produit constamment de nouvelles données sur le dérèglement, de nouvelles projections, de nouvelles preuves de l’urgence, les rapports du GIEC s’accumulent, les études se multiplient, les alertes se succèdent, mais, collectivement, nous ne nous ajoutons pas (ou beaucoup trop peu) de ce que nous trouvons. Les découvertes scientifiques sont lues, comprises intellectuellement, discutées, mais elles ne parviennent pas à modifier durablement ce qu’il nomme nos propriétés stables. Pour que les découvertes climatiques s’ajoutent vraiment à notre organisation collective, il nous faudrait un mode de production, des infrastructures énergétiques, des priorités économiques déliés de tout impératif d’accumulation. En attendant, les connaissances circulent dans la partie réversible sans jamais passer dans la partie irréversible : on multiplie les COP, les engagements, les objectifs, mais tant que ces découvertes ne s’ajoutent pas au fonctionnement économique concret, elles restent stériles.

Je résume : si les rapports sociaux restent dominés par la recherche du profit, les progrès de la recherche scientifique resteront sans portée performative et les dérèglements ne feront que s’amplifier. D’où question : face à cette menace, comment restaurer collectivement la vigilance que Valéry identifie comme l’essence de la vie ? Comment organiser l’acte perpétuel nécessaire au maintien de l’équilibre supérieur face aux forces qui nous poussent vers la catastrophe ?

Vigilance révolutionnaire contre entropie mortifère

Valéry nous donne la formule : la vie est vigilance, acte, écart. Face à ceux qui organisent l’endormissement, la passivité, l’effondrement dans l’équilibre inférieur, il faut organiser la vigilance collective (observation lucide des déséquilibres), l’acte politique (intervention pour les corriger), l’écart critique (refus de se laisser emporter par les logiques dominantes, par les forces constantes qui nous tirent vers le bas). À l’échelle de l’humanité confrontée à la catastrophe climatique, cet effort et cette vigilance passent concrètement par la lutte organisée contre ceux qui perpétuent la destruction. Car il ne suffit pas de diagnostiquer la structure abstraite de la prédation, il faut nommer ceux qui l’incarnent et la perpétuent activement. Ceux qui travaillent pour la mort ne sont pas des forces impersonnelles mais des acteurs identifiables : les possédants, les dirigeants des multinationales, les financiers qui investissent massivement dans les infrastructures destructrices, les responsables politiques qui bloquent systématiquement toute régulation contraignante, les idéologues qui produisent diversions ou discours de légitimation de cette destruction.

Il faut nommer ceux qui travaillent activement pour la mort, mais surtout les neutraliser : détruire les structures mortifères elles-mêmes, c’est la condition même de notre survie collective. Ce qui nous ramène aux idées et aux combats de la révolution sociale : non pas comme slogan abstrait mais bien comme nécessité concrète de survie. Car qui peut exercer concrètement cette contre-vigilance collective sinon le monde du travail, c’est-à-dire ceux sans qui rien ne serait produit et qui, précisément pour cette raison, ont le pouvoir de transformer le métabolisme social ? Qui sinon les travailleurs eux-mêmes sont en situation objective de décider collectivement de ce qui sera produit, comment, et pour quoi, et de créer des formes d’organisation sociale et économique qui intègrent structurellement la nécessité de maintenir l’équilibre avec la biosphère ?


(1) Cahiers, volume I, Paul Valery, Gallimard/NRF/Bibliothèque de la Pléiade (1973).

(2) « L’organisme heureux s’ignore. Le chef-d’œuvre en ce genre, consiste donc dans le silence éternel de toute une part de la sensibilité possible. Et la perfection résulte de certaines sensations positives. Alors, on en vient à considérer spontané, naturel ce qui, loin d’être en réalité simple et un et immédiat, demande une machine de machines ou ne sont épargnés ni le nombre ni les complications ni les prévisions, ni les détours. » (1916)

(3) « Nous sommes construits de façon à ne pas percevoir la force centrifuge terrestre / les mouvements /, ni tant d’autres actions — Il y a en nous de quoi ignorer bien / l’infinité / des choses dont nous ne devons pas être gênés. Et il se peut que l’altération des mécanismes qui équilibrent secrètement ces actions et les tiennent hors de la sensibilité, se marquant par des troubles, ces troubles soient tout ce que noujs pouvons directement connaître de notre état réel de corps terrestres et cosmiques. La mort même nous prive de cette organisation qui nous distingue des masses ordinaires et qui compense à chaque instant notre assimilation à une partie de l’univers inconnu, ou à une partie de notre sujétion à notre Tout. Il faut ce qu’il faut pour se distinguer de notre matière. — La vie est une vigilance, un acte, un écart — et comme un équilibre de degré plus élevé que l’équilibre immobile. La connaissance ou le monde est l’apparence stable de cet équilibre mobile. Quand elle cède périodiquement aux forces constantes, c’est le sommeil. » (1918)

(4) Marx analyse le mouvement A-M-A’ (formule générale du capital) dans Le Capital, Livre I, section 2, chapitre 4. Il montre que le but du capital n’est pas la satisfaction de besoins mais l’accumulation illimitée : « Le mouvement du capital n’a pas de limite » (Capital, I, IV, 3). Cette logique d’accumulation infinie entre structurellement en contradiction avec les limites physiques de la nature. Marx identifie déjà cette dynamique destructrice : « La production capitaliste ne développe la technique et la combinaison du procès de production sociale qu’en épuisant en même temps les deux sources d’où jaillit toute richesse : la terre et le travailleur » (Capital, I, XV, 10). L’externalisation des coûts écologiques (ce que Marx appelle « conditions générales de la production sociale » non prises en charge par les capitaux individuels) n’est donc pas un dysfonctionnement (corrigible), mais bien une nécessité structurelle de la concurrence : chaque capitaliste cherche à minimiser ses coûts pour survivre face aux autres, autrement dit une fuite en avant qui rend impossible toute autorégulation écologique du système dans son ensemble.

(5) « Loin d’être le seul système politico-économique viable, le capitalisme est en fait voué à détruire tout l’environnement humain. La relation qu’entretiennent capitalisme et écodésastre ne relève ni de la coïncidence, ni de l’accident : le « besoin d’un marché en expansion constante » du capital, son « fétichisme de la croissance », implique que le capitalisme s’oppose par sa nature même à toute idée de durabilité » (Mark Fisher, Le Réalisme capitaliste, 2009).

(6) La soirée avec Monsieur Teste, de Paul Valéry.


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