.[notes & articles pour une dérive contrôlée].

L’IA comme fétiche et le capital comme loi

Lu cet article énervant de Ben Thompson, « AI and the Human Condition », article qui illustre parfaitement la nouvelle idéologie qui place l’intelligence artificielle au centre de la scène historique et qui, ce faisant, s’emploie méthodiquement à effacer les rapports sociaux réels derrière l’autonomie apparente des systèmes techniques. Dans cette vision, « l’IA » devient sujet grammatical là où c’est le capital qui devrait l’être ; on nous dit que « l’IA fournira l’abondance » quand il faudrait dire que le capital concentré dans quelques corporations utilisera l’IA pour restructurer la production à son profit ; on affirme que « les robots pourront tout faire » quand la question est de savoir qui possède et contrôle l’infrastructure computationnelle qui rend ces robots opérationnels. Thompson, autrement dit, mobilise une anthropologie de bazar – les humains préféreront toujours les expériences créées par d’autres humains – pour naturaliser ce qui est historiquement produit et individualiser ce qui est structurellement déterminé. L’analogie avec les transitions agricole et industrielle antérieures – le fait que l’emploi agricole soit passé de 81% de la population américaine en 1810 à seulement 1% aujourd’hui sans provoquer de chômage permanent, créant au contraire de nouvelles catégories d’emploi – sert d’écran à une différence cruciale : ces transitions déplaçaient le travail vers d’autres secteurs nécessitant du travail vivant, là où l’IA vise précisément à remplacer le travail vivant lui-même, y compris dans ses dimensions cognitives, éliminant ainsi la source même de la plus-value. Le sophisme culmine dans l’idée que l’inégalité deviendrait « moins nuisible » dans un monde d’abondance, comme si l’inégalité était d’abord une question de consommation plutôt que de pouvoir social, comme si l’abondance elle-même n’était pas conditionnée par qui possède et contrôle l’infrastructure. Bref, un discours qui accomplit un travail idéologique précis : il légitime la concentration actuelle du capital computationnel en la présentant comme un détail technique face aux invariants anthropologiques, il neutralise toute critique structurelle en la réduisant à des questions de taxation ou de préférences culturelles, et il dépolitise la question de l’IA en la transformant en débat sur la nature humaine. Le fétichisme à son degré suprême : la technologie non seulement occulte les rapports sociaux, mais devient elle-même le moteur apparent de l’histoire, nous faisant débattre de l’IA comme agent autonome alors que le capital reste aux manettes.

Contre ce fantasme techno-optimiste, rappelons les invariants du capitalisme tardif que l’IA ne modifie en rien mais qu’elle intensifie au contraire. Le capital ne peut structurellement produire que pénurie et chômage : la pénurie comme principe même de sa valorisation – l’abondance absolue détruirait la valeur d’échange et donc le profit – et le chômage est une nécessité comme discipline sociale et modérateur salarial. L’augmentation de la composition organique du capital que représente l’IA – remplacement massif du travail vivant par du capital fixe computationnel – ne fait qu’intensifier la tendance historique à la baisse du taux de profit : plus le capital fixe augmente, moins il y a de plus-value extraite du travail, seule source réelle de valorisation. Face à cette contradiction immanente, le capital n’a jamais eu d’autre « solution » que la destruction périodique : crises financières, guerres mondiales, effondrements qui permettent la dévalorisation massive du capital excédentaire et la création de nouveaux cycles d’accumulation. L’IA sous domination capitaliste ne résout aucune de ces contradictions, elle les pousse à leur paroxysme : chômage technologique de masse quand l’automatisation touche le travail cognitif lui-même, concentration inédite dans quelques méga-corporations qui contrôlent l’infrastructure computationnelle et créent une dépendance structurelle de tous les autres acteurs, intensification des tensions inter-impérialistes autour de la domination technologique (semi-conducteurs, modèles, données), et même production de nouvelles formes de pénurie artificielles – tokenisation, rationnement par API payantes, enclosure des données d’entraînement. La trajectoire actuelle mène donc à une intensification catastrophique : soit le capital maintient sa domination et l’IA devient instrument de contrôle autoritaire sur des populations rendues « superflues », de militarisation accélérée, et d’extraction intensifiée malgré l’effondrement écologique déjà en cours ; soit une rupture révolutionnaire abolit les rapports capitalistes et permet la réappropriation collective de l’infrastructure computationnelle au service de l’émancipation réelle. Il n’y a pas de troisième voie, pas de « capitalisme d’abondance par IA », car c’est logiquement impossible : si l’IA fait tout, il n’y a plus de travail vivant à exploiter, donc plus de plus-value, donc plus de capitalisme ; si le capitalisme survit, il doit maintenir l’exploitation et donc la pénurie. Le discours sur l’IA comme agent autonome d’abondance future ne fait que masquer cette alternative entre catastrophe et rupture, anesthésiant la conscience de l’urgence historique au moment précis où l’accélération technologique, l’accélération écologique et la remilitarisation ouvrent une fenêtre de crise terminale.

Note conclusive : IA et militarisation générale

La connexion entre développement massif de l’IA et préparatifs de guerre n’est pas absurde. D’une part, l’IA intensifie les contradictions du capital jusqu’à un point de rupture : la crise de valorisation qu’elle provoque – remplacer le travail vivant par du capital fixe qui ne produit pas de plus-value – rend intenable l’accumulation pacifique et pousse vers les « solutions » catastrophiques historiques, dont la guerre est la plus radicale comme moyen de détruire le capital excédentaire et de redessiner les zones d’influence (pour le pétrole, les terres rares, etc.). D’autre part, l’IA elle-même devient immédiatement enjeu et instrument de la compétition inter-impérialiste : la course à la domination computationnelle structure déjà l’affrontement USA-Chine (contrôle des semi-conducteurs, embargo sur les puces avancées, battle pour Taïwan qui concentre 90% de la production mondiale de puces de pointe), tandis que l’intégration de l’IA aux systèmes d’armes – drones autonomes, cyberguerre, satellites militaires, systèmes de commandement augmentés – transforme la nature même de la guerre et abaisse potentiellement le seuil de déclenchement des conflits en créant l’illusion d’une guerre « propre » et « chirurgicale ». La remilitarisation générale à laquelle on assiste aujourd’hui – réarmement européen massif, budgets militaires décuplés, retour de la conscription dans plusieurs pays, militarisation permanente des esprits – ne serait donc pas seulement une réponse « géopolitique » extérieure aux contradictions économiques, mais aussi l’expression même de ces contradictions portées à incandescence par l’IA : le capital en crise terminale se tourne vers ce qui a toujours été sa bouée de sauvetage, la destruction organisée, mais cette fois avec des outils d’une puissance inédite.

Bref, l’alternative historique se resserre : soit l’humanité parvient à une rupture révolutionnaire qui abolit les rapports capitalistes avant que la logique de guerre ne devienne irrépressible, soit le capital entraîne l’humanité dans une conflagration dont l’IA sera à la fois le prétexte, l’enjeu et l’instrument, mais dans des conditions où la barbarie impérialiste dispose de moyens de destruction qui ne laissent peut-être plus de possibilité de recommencement…


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