Vu un investisseur américain, Tom Chi, affirmant dans une conférence TED – temple où l’élite techno-capitaliste prêche sa foi dans l’innovation rédemptrice – que l’opposition entre croissance économique & santé écologique est une erreur : « l’économie est entièrement un sous-ensemble de l’écologie ». Partant de ce contresens, il soutient que l’IA et la robotique peuvent faire passer l’industrie de l’extraction à la restauration : recyclage de batteries à coût réduit, algorithmes pour régénérer les sols agricoles, surveillance satellite de la biomasse amazonienne, et j’en passe. Et donc, quand sa boîte, Reefgen, plante 10 000 graines d’herbiers marins par jour avec des robots à 10 000 $ (500 fois moins cher que la robotique marine classique), et que ses drones peuvent planter 100 000 mangroves par jour, il faudrait naturellement s’ébaudir, voire être à genoux.
Problème : affirmer que « l’économie est un sous-ensemble de l’écologie » est une nigauderie. Car c’est exactement l’inverse : le capitalisme a systématiquement réduit l’écologie, c’est-à-dire l’ensemble des relations vitales qui constituent le métabolisme terrestre, à un sous-ensemble de l’économie, c’est-à-dire à des « ressources naturelles » exploitables, c’est-à-dire extractibles et valorisables. Ce que Chi présente donc niaisement comme une révélation conceptuelle (« la croyance répandue serait erronée ») constitue, en réalité, la dissimulation de cette réalité historique : la subordination totale du vivant à la logique de valorisation du capital. Ainsi les « 90 milliards de tonnes de matériaux extraits par an » qu’il mentionne ne témoignent-ils pas d’une relation harmonieuse entre économie & écologie, mais bien du pillage industriel organisé de la biosphère par le capital. Et prétendre aujourd’hui que l’économie reconnaîtrait enfin qu’elle dépend de l’écologie, c’est occulter que cette dépendance a toujours existé et que le capital l’a systématiquement niée pour pouvoir transformer le vivant en marchandise.
Marx avait identifié comment le capitalisme transformait tout en marchandise. Mais ce que nous vivons aujourd’hui est l’extension de cette logique au métabolisme terrestre lui-même : non seulement les produits de la nature deviennent marchandises, mais les processus écologiques eux-mêmes – la photosynthèse, la pollinisation, la séquestration de carbone – sont intégrés dans des circuits de valorisation. C’est la colonisation finale : il ne reste plus rien d’extérieur au capital. Même la destruction devient productive : elle génère les « externalités négatives » qui ouvrent de nouveaux marchés de réparation. C’est comme si le capital avait réalisé son fantasme dialectique ultime : valoriser simultanément le saccage et sa restauration, transformer l’agonie en rente.
Donc rappel de la base : le capital ne s’investit jamais là où il n’y a pas de profit possible, c’est sa loi constitutive. Si le capital verdit aujourd’hui, ce n’est pas par conscience écologique soudaine mais parce que la « restauration » peut être industrialisée (opportunité financière) et engranger des profits. C’est ce qu’on appelle le greenwashing – dont l’« investissement à impact » qu’incarne Tom Chi est la forme contemporaine : tenter de concilier profit & écologie alors que structurellement, le profit nécessite l’exploitation infinie, et donc le saccage systématique, du vivant.
Bien sûr, un travail idéologique est nécessaire pour légitimer cette charlatanerie. C’est le boulot de Tom Chi lors de cette conférence : tandis que le capital ne fait qu’étendre son emprise mortifère, maintenir l’illusion que le capital peut se corriger ; faire croire, sans rire, qu’une « solution » robotique existe…
Bref, ne tombons pas dans le panneau. Les robots de Tom Chi ne restaurent rien : juste des prothèses pour un système qui, pour en extraire les derniers profits possibles, colonise jusqu’à sa propre agonie. Ils n’ont donc pas d’autre utilité que de permettre au système de continuer le business as usual au cœur du bousillage généralisé.
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