[notes pour une dérive contrôlée]

[note] Harari, l’idéologue du capital algorithmique déguisé en prophète critique

Yuval Noah Harari incarne très bien l’idéologie du capitalisme numérique : une vision qui naturalise la domination technologique en la présentant comme évolution cognitive inévitable, tout en évacuant systématiquement les rapports sociaux de production.

L’idéologie de Harari repose sur cette proposition : nous vivons pas “dans un cocon culturel construit par l’imagination humaine”. Le monde n’est donc ce qu’il est qu’en raison des histoires que se racontent les hommes. C’est sur cette base idéaliste qu’il édifie son diagnostic de “l’ère de l’IA” : si ce sont les histoires qui déterminent l’histoire, et que désormais ces histoires seront générées par des algorithmes, alors l’humanité perdrait le contrôle de son destin (1). Le danger ne viendrait donc pas de qui possède ces algorithmes, de qui en tire profit, de qui contrôle l’infrastructure – non, le danger viendrait de ce que “les machines racontent nos histoires à notre place”. Du reste, Cette inversion accomplit l’évacuation parfaite : peu importe Google, Amazon, Microsoft, ce qui compte, c’est que l’IA devienne “narrative machine”. On transforme ainsi les rapports de production en flux d’information, les structures de domination en “croyances partagées”, l’exploitation matérielle en “évolution cognitive”, un problème de rapports de propriété en angoisse métaphysique, un enjeu de classe en crainte existentielle (2)…

Dans Sapiens (un ouvrage de vulgarisation spéculative sans appareil critique), les “fictions collectives” (religions, nations, argent) deviennent le moteur de l’histoire humaine. Autrement dit, un Marx sur la tête qui fait de la culture (des superstructures idéologiques) la cause première des phénomènes historiques et évacue complètement les infrastructures matérielles. Or, si tout n’est que fiction consensuelle, la révolution devient inutile, il suffit juste de changer d’approches et d’histoire

Dans Nexus (ouvrage de science-fiction présenté comme essai de science sociale), cet idéalisme culturel devient informationnel, parfaitement adapté au capitalisme de plateforme : l’information comme substance unique de l’histoire, l’IA comme continuation “naturelle” de l’évolution informationnelle humaine. Autrement dit, une réduction de tous les processus sociaux à des flux d’information qui accomplit une évacuation quasi-totale des infrastructures matérielles – serveurs, câbles, extraction minière, terres rares, exploitation, rapports de propriété – et qui transforme l’exploitation en “participation au réseau”, la surveillance généralisée en simple gestion informationnelle. Même lorsqu’il emprunte le vocabulaire critique du “data colonialisme”, Harari le vide de toute dimension économique pour en faire une métaphore désincarnée où l’extraction de données devient simple collecte d’information sans rapports de propriété, sans accumulation de capital, sans exploitation du travail gratuit des utilisateurs.

Bref, Harari offre au capitalisme numérique exactement ce dont il a besoin : une naturalisation qui présente la domination algorithmique comme évolution inévitable, une narrativisation qui masque les rapports de force, une dépolitisation qui évacue les questions de propriété et de contrôle, et une légitimation par l’historien-prophète annonçant l’avenir de l’humanité. Or, on en a accusé beaucoup de charlatanisme pour moins que ça…

Dernière illustration de cette propagande obscurantiste : Hariri dans un entretien diffusé (décembre 2025) sur la chaîne YouTube de Big Think – entretien dont la revue de presse de Perplexity croit opportun de faire un article. Dans cette vidéo de 50 mn, Harari transforme la victoire d’AlphaGo dans un jeu aux règles fixes en preuve que l’IA peut découvrir des stratégies au-delà de 2 000 ans de sagesse humaine accumulée (“strategic wisdom”) ; il y évoque aussi des “réseaux d’information inorganiques qui ne dorment jamais”, et, plutôt que d’y déconstruire le bullshit de l’IA autonome, il préfère le renforcer en lui donnant un vernis éthico-philosophique qu’il croit respectable. Résultat : le pouvoir n’est pas aux mains du capital et en particulier des propriétaires des plateformes, le pouvoir passe « des humains aux machines » ; ce n’est pas Google, Meta, Amazon – avec leurs algorithmes propriétaires conçus pour maximiser leurs profits – qui surveillent, c’est l’IA… Quant à la “détérioration de la conversation démocratique”, elle n’est pas conséquence naturelle du capitalisme cognitif poussé à son paroxysme, elle est la conséquence de l’IA…

Présenter ainsi un rapport de domination de classe comme un problème de “coexistence avec les machines”, c’est exactement la fonction idéologique qu’attend de lui le capital. Les élites du grand patronat rassemblées chaque année au Forum économique mondial de Davos (en Suisse) peuvent donc applaudir au discours cybernétique dépoussiéré de Harari : elles ne sont pas des parasites, ni des exploiteurs, mais de “bonnes personnes mal informées”. Même chose pour les salariés mécontents, qui s’obstinent à « croire qu’il faut travailler dur pour obtenir quelques données sur leur compte bancaire » (sic)…

Et pendant qu’Harari médite sur la nature humaine face aux “intelligences alien”, Amazon automatise 600 000 emplois, Google capture l’infrastructure scientifique mondiale, et les oligopoles consolident tranquillement leur contrôle sans que jamais la question du capital et de son parasitisme mortifère ne soit posée frontalement…

Voilà pourquoi ses livres se vendent par millions et ses conférences sont si grassement rémunérées : la critique de Harari ne menace personne, mais offre à la masse de ses lecteurs l’illusion de comprendre le monde et aux dominants le confort de se croire éclairés tout en perpétuant les structures qui les engraissent…


(1) D’ailleurs, “si vous donnez de mauvaises informations à de bonnes personnes, elles prennent de mauvaises décisions”. Fondamentalement, la pensée “critique” de Harari ne va pas au-delà de cette évidence élémentaire qui évacue complètement les rapports de classe pour réduire la marche du monde à un problème informationnel.

(2) Cette diversion mystificatrice est héritée de la cybernétique des années 1950. Déjà, alors, on transformait l’exploitation en “asymétrie informationnelle” et les conflits de classe en problèmes de communication


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