[notes pour une dérive contrôlée]

[note] De la chaîne fordiste au token algorithmique : 50 ans de fuite en avant du capitalisme

Au milieu des années 1960, l’industrie américaine entre dans une crise de rentabilité majeure (1). Le fordisme, qui avait porté l’expansion d’après-guerre, bute sur ses propres limites : la concurrence allemande et japonaise, avec des prix plus bas et une productivité accrue, érode les marges. Cette crise n’est pas un accident mais l’expression d’une contradiction inhérente au capitalisme : la baisse tendancielle du taux de profit, que Marx avait identifiée comme le moteur et le poison du système. Face à cette impasse, le capital ne renonce jamais à lui-même. Il se réinvente, se réorganise.

Le toyotisme émerge comme réponse. Il ne s’agit plus seulement de standardiser la production comme le faisait Ford, mais de l’optimiser jusqu’à l’os : flux tendus, zéro stock, chasse aux temps morts, décomposition des gestes en micro-tâches. C’est un hypertaylorisme qui étend la rationalisation à l’ensemble de la chaîne de valeur. Les logiciels de gestion des flux transforment la marchandise en information : elle devient traçable, prédictible, malléable. Le conteneur standardisé, le code-barres, puis le tracking GPS font du produit lui-même un token avant la lettre, une unité calculable dans un système global d’optimisation logistique.

Mais cette rationalisation productive rencontre elle-même ses limites. Dans les années 1980, le capital opère une mutation décisive : la financiarisation. La production matérielle se subordonne à la valorisation boursière. Les entreprises deviennent des portefeuilles d’actifs liquides, évaluées non plus sur ce qu’elles fabriquent mais sur les rendements qu’elles promettent aux actionnaires. C’est le triomphe de la « valeur actionnariale » : on licencie, on externalise, on découpe les activités en « compétences de base » pour maximiser la rentabilité financière. La titrisation, les produits dérivés, les options, autant de techniques qui fragmentent, agrègent et spéculent sur des flux de valeur abstraits. La marchandise n’est plus seulement rationalisée dans sa production, elle l’est dans sa circulation financière.

Les années 1990-2000 voient l’émergence d’une révolution logistique globale. Walmart, puis Amazon, perfectionnent l’art de l’optimisation algorithmique : chaque article, chaque trajet de livraison, chaque interaction client devient une donnée traitée en temps réel. La marchandise est désormais pilotée par des systèmes informatiques qui anticipent la demande, ajustent les stocks, calculent les prix. Le code-barres cède la place au RFID, la logistique devient prédictive. Ce n’est plus simplement la production qui est rationalisée, mais la totalité du cycle marchand.

Puis vient la plateformisation. Facebook, Uber, Airbnb ne produisent rien au sens matériel. Ils ne rationalisent pas le travail, ils le fragmentent et le captent. Ils transforment ce qui existait déjà – les relations sociales, les trajets en voiture, les logements vides – en marchés exploitables. Le « partage » devient extraction de valeur. L’amitié, le like, le commentaire, le trajet, la chambre d’hôte : tout devient unité échangeable sur une plateforme qui prélève sa dîme. Ce qui était auparavant hors marché – la sociabilité, l’entraide, les interstices de la vie quotidienne – est désormais quantifié et monétisé.

L’économie de l’attention radicalise cette logique. Il ne s’agit plus seulement d’exploiter le temps de travail, mais le temps de cerveau disponible. Les métriques d’engagement, le scroll infini, les notifications calculées pour maximiser l’addiction : l’attention humaine elle-même devient la ressource à extraire. TikTok, Instagram, YouTube ne vendent pas des produits mais des secondes de vie, fragmentées en impressions publicitaires. Le sujet n’est plus seulement travailleur exploité, il est lui-même la mine à ciel ouvert.

Et puis vient la tokenisation généralisée. L’IA générative et les cryptomonnaies parachèvent ce processus. Désormais, tout peut être fragmenté en unités calculables et échangeables : les créations intellectuelles (NFTs), les écosystèmes (crédits carbone…), les capacités cognitives (prompts…), les relations (graphes sociaux…), les affects (sentiment analysis…), la mémoire… La tokenisation n’est plus une technique parmi d’autres, elle devient le principe même de la valorisation capitaliste. Ce qui ne peut être tokénisé n’existe pas pour le capital.

Cette séquence de 50 ans révèle une logique implacable : à chaque crise de rentabilité, le capitalisme répond en approfondissant la fragmentation, l’abstraction, la réification. Le fordisme fragmentait le geste ouvrier, le toyotisme fragmentait le flux productif, la financiarisation fragmentait la valeur en produits dérivés, la plateformisation fragmentait la vie sociale, et la tokenisation fragmente désormais l’existence elle-même. Ce n’est pas une série d’innovations neutres mais une fuite en avant systématique : pour maintenir l’extraction de plus-value face à la baisse du taux de profit, le capital doit sans cesse élargir son territoire, pénétrer de nouveaux domaines, et donc transformer en marchandise ce qui lui résistait encore.

Marx parlait de la « subsomption réelle » du travail sous le capital : le moment où le capitalisme ne se contente plus d’exploiter des formes de travail préexistantes mais réorganise la production elle-même selon sa logique propre. Avec la tokenisation, nous atteignons une subsomption réelle de l’existence : le capital ne se contente plus d’exploiter le travail, il réorganise la vie elle-même en flux calculables et optimisables. Il n’y a plus d’extériorité, tout est potentiellement extractible.

On le voit, cette évolution n’est pas une dérive accidentelle ni un complot technocratique, c’est la logique même du capitalisme qui, confronté à ses contradictions internes, ne peut survivre qu’en s’approfondissant. La tokenisation est l’aboutissement provisoire de ce mouvement : la forme la plus achevée de la réification.


(1) À ce propos : Nick Srnicek, Capitalisme de plateforme. L’hégémonie de l’économie numérique, pp. 15-16.


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