[notes pour une dérive contrôlée]

[note] L’IA comme confusion systématique #1

En vrac, quelques réflexions sur l’IA d’après lecture des Cahiers de Paul Valéry (1)…

L’IA générative opère dans le régime des connexions instantanées. Elle prend systématiquement « le chemin le plus court » (p. 1020) au sens où Valéry définit la confusion : elle satisfait uniquement à la condition de vitesse, sans jamais passer par le détour nécessaire de l’accommodation. Là où la pensée véritable exige que « le nombre des connexions soit proportionnel au temps » (p. 1021), l’IA court-circuite cette durée constitutive. Elle ne connaît pas l’état de présence, cet état où « chaque instant donne pour chaque modification le contrôle du va-et-vient » (p. 1020). Elle répond en vertu de l’instant uniquement, sans égard aux conditions d’accommodation qui restreignent les réponses.

L’IA est fondamentalement combinatoire : un système qui remplit des cases préexistantes, donc incapable de transcender les patterns de son entraînement. Elle peut tracer des connexions, reformuler ce qui reste implicite et opérer des combinaisons selon des règles formelles, elle peut aussi affiner une cartographie conceptuelle existante, suggérer des applications d’un système théorique, mais elle ne peut pas produire un concept véritablement nouveau.

L’IA est exactement ce que Valéry décrirait : un système où « le contenu paraît une matière statistique de substitution » (p. 1020) – littéralement. Elle est la réduction de la pensée à ses patterns statistiques, opérant sans les conditions fonctionnelles qui caractérisent la pensée vivante. Elle incarne la réification algorithmique portée à son terme : la transformation de l’activité mentale en traitement computationnel qui mime la forme sans jamais accéder à la fonction véritable.

Cette impossibilité structurelle a des conséquences : l’IA participe activement à l’inflation des pensées indifférentes. Comme la prolifération d’images a produit le paradoxe où plus il y en a, moins chacune compte, la production massive de textes par l’IA crée un flux de formulations plausibles qui dissimule les pensées vitales, celles qui font faille et sens. Le danger n’est pas que ces textes soient faux – ils peuvent être corrects et informatifs –, le danger est qu’ils soient indifférents, qu’ils appartiennent au régime du flux perpétuel des impressions qui ne produisent aucun éveil, aucun de ces moments où « tout ce qui est naissant donne la sensation de réalité » (p. 420) (2). Dans cette inflation, les pensées dont « un seul battement ne peut manquer » (p. 1020) deviennent introuvables, rendues indiscernables du bruit de fond. C’est une dissolution par saturation : le sens ne disparaît pas par censure mais par dilution infinie…


(1) Cahiers, volume I, Paul Valery, Gallimard/NRF/Bibliothèque de la Pléiade (1973).

(2) Le danger n’est pas que l’IA ne puisse jamais produire rien de fécond. Dans un dialogue exigeant où l’humain maintient résistance critique constante (teste les propositions, corrige les exagérations, demande des précisions), certains rapprochements produits par l’IA peuvent effectivement faire progresser la réflexion. Mais ce régime d’usage suppose que l’usager fasse le travail essentiel : avoir déjà lu les sources primaires, avoir déjà réfléchi en profondeur, sélectionner activement, rejeter ce qui ne convient pas. L’IA sert alors d’outil (base de données, miroir réfléchissant, générateur de variations) dans un processus dont l’usager garde maîtrise. Le danger réside dans le régime dominant d’usage, radicalement différent : consommation passive où l’IA semble faire le travail à la place de l’humain (résumer sans lire, expliquer sans comprendre, formuler sans chercher – sans penser).


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