[notes pour une dérive contrôlée]

Hong Kong vs. Wall Street : de la prédation numérique à… la guerre mondiale ?

Paul Harapin, responsable Asie-Pacifique chez Stripe, l’a martelé au Singapore FinTech Festival : l’Asie est « particulièrement bien positionnée pour redéfinir le commerce mondial » grâce à l’IA et aux stablecoins. Derrière cette déclaration flatteuse, venue d’un acteur dont l’intérêt est de vendre les infrastructures de ce nouveau système, se profile une tout autre question : redéfinir le commerce pour qui ?

Pendant des décennies, l’Occident a dicté le tempo de l’innovation financière. Or, aujourd’hui, les calendriers se rédigent à Hong Kong, Singapour, Tokyo et Shanghai, et il se pourrait bien que le capitalisme asiatique dame le pion aux États-Unis dans la tokenisation généralisée de l’économie. Cette accélération asiatique profite d’une fenêtre stratégique : alors que l’Europe hésite encore avec MiCA (1) qui ne sera pleinement appliqué qu’en 2025, l’Asie construit déjà ses infrastructures natives.

Rappel : la « tokenisation » désigne la transformation d’actifs, devises ou dettes en jetons numériques. Derrière le storytelling de transparence et de vitesse se cache un objectif beaucoup plus terre-à-terre : construire des circuits quasi sans friction pour que l’argent circule plus vite, plus loin, sans jamais échapper aux intermédiaires qui prélèvent leur part à chaque mouvement. Les « cadres natifs » que vantent Hong Kong ou Singapour n’ont donc pas pour but de protéger le simple utilisateur : ils garantissent la liquidité des émetteurs et la transparence des bilans – pour leurs propres comptes.

46 % des entreprises chinoises, indiennes, japonaises ou singapouriennes prévoient d’accepter des stablecoins d’ici 2027. L’argument marketing est séduisant : – 85 % de coûts de change, – 90 % de délais. Exemple concret intra-asiatique : en novembre 2025, DBS et SBI ont testé un paiement de gros entre Singapour et le Japon via un stablecoin adossé au dollar : le montant est arrivé en 6 secondes et 0,02 USD de frais, contre 2 jours ouvrés et 35 USD via le corridor bancaire classique (SWIFT + banques correspondantes). Mais attention : ces 0,02 USD ne incluent pas les frais de conversion fiat-to-stablecoin et stablecoin-to-fiat aux deux extrémités, qui peuvent représenter 0,5 à 1% selon les plateformes. L’économie réalisée ne se traduira pas par des prix moins chers ou des salaires plus élevés : elle se répartira entre l’émetteur du stablecoin, l’intermédiaire qui garantit la liquidité (le « market-maker »), et la plateforme qui capture le spread (2).

Quant à l’IA, naturellement, elle n’est pas déployée dans ce contexte pour rendre le monde plus juste, mais juste pour affiner la granularité de la rente : 82 % des entreprises asiatiques prévoient d’utiliser des canaux de vente basés sur l’IA d’ici 2030, non pour servir mieux leurs clients, mais pour optimiser en temps réel le prix, le risque et la marge prélevée.

Quid des cadres réglementaires ? Tandis que le capitalisme occidental s’enlise – aux États-Unis, la régulation des actifs numériques est encore fragmentée (SEC vs. CFTC, absence de loi fédérale claire) –, des places comme Singapour et Hong Kong – et même des pays comme le Vietnam ou la Corée du Sud – adoptent des « cadres natifs » qui offrent une clarté juridique au service des optimiseurs de rente. Ces « innovateurs » dont la grande idée est de rendre la prédation plus rapide, plus fine et, surtout, plus rentable, ne parlent jamais des usagers finaux qui, de toutes les manières, n’y comprendront jamais grand chose…

Cette dynamique n’est pas qu’une prédiction logique, elle est déjà inscrite sur les agendas – même s’il faut rester prudents sur les objectifs affichés… 1. Début 2026 : Hong Kong lancera le HKD-token, une sorte de « dollar numérique » privé mais garanti par la banque centrale. Objectif officiel : payer plus vite en Asie sans passer par le dollar. Résultat attendu : un nouvel actif « super-sûr » pour les fonds spéculatifs. | 2. Mai 2026 : un « corridor » permettrait d’échanger des dollars de Hong Kong contre des dollars de Singapour en quelques secondes, 24h/24. Petit souci : ni la date butoir ni la promesse de frais ultra-faibles ne figurent dans aucun document officiel ; pour l’instant, c’est une ligne de marketing. Tout de même : si le corridor atteint ses objectifs, les documents internes de la MAS estiment que 15 à 20 % du volume offshore du dollar pourraient migrer vers un système dédollarisé, intra-asiatique… On verra. | 3. Juillet 2026 (?) : Osaka étudie un marché secondaire d’obligations municipales (3) découpées en jetons. Si ce segment « grand public » voit le jour, le Japon deviendrait le premier État à permettre à n’importe quel résident d’acheter la dette de sa ville en quelques clics, 24h/24, sans intermédiaire bancaire. Pendant ce temps, aux États-Unis, les « municipal bonds » restent cantonnés à des plateformes professionnelles ou au système papier/DTC (5)… Reste que, pour l’instant, seul un accès « professionnels » est programmé ; la version publique n’a aucune date officielle – et rien ne garantit qu’elle verra jamais le jour. | 4. Fin 2026 (?) : la Chine pourrait ouvrir Shanghai Stock Connect à des obligations locales tokenisées réglées en e-CNY (6) ou en HKD-token. Le canal permettrait aux investisseurs internationaux (via Hong Kong) d’acheter de la dette chinoise découpée en jetons, 24h/24, sans passer par le dollar. Volume annoncé : plus de 500 milliards de $ d’ici 2027 (infrastructures, green bonds). Mais, comme pour Osaka, aucun document officiel ne fixe de calendrier précis ; le projet figure seulement dans les « lignes directrices » de la PBoC et reste soumis à l’approbation finale des régulateurs continentaux.

Bien sûr, toutes ces initiatives ne surgissent pas de nulle part. Elles s’appuient sur des systèmes déjà en place : les super-applications (7), les wallets mobiles et les identités numériques. Mais aussi sur des infrastructures techniques propriétaires : les blockchains comme Ant Chain ou les protocoles de consensus contrôlés créent une dépendance technologique supplémentaire, où chaque transaction doit passer par des points de contrôle – notamment les oracles de prix (8) – qui déterminent la valeur de tous les échanges. La tokenisation n’est pas un cheval de Troie : c’est la serrure finale qui clôt un écosystème conçu pour que l’argent circule tout le temps, partout, sans friction – et sans jamais s’échapper de la poche de ceux qui prélèvent leur micro-marge – souvent de l’ordre de 0,05 % à 0,2 % selon les plateformes, soit plusieurs milliards par an une fois l’échelle atteinte.

Précision : on parle de milliards, mais de quoi parle-t-on au juste ? Le marché des Real World Assets tokenisés, par exemple, est estimé à 9 430 milliards de dollars d’ici 2030 (estimation BCG, janvier 2025). Mais, en vérité, ce chiffre inclut les stablecoins et les dépôts. Si on ne compte que les actifs réels traditionnels (obligations, immobilier), McKinsey estime plutôt la valeur entre 1,9 et 4 trillions de dollars. Conclusion : la majeure partie de ce « marché » n’est rien d’autre que la même monnaie numérique qui circule sur les mêmes rails, comptée plusieurs fois. La tokenisation n’est pas un marché géant, mais un dispositif plus efficace d’extraction sur chaque transaction planétaire et de redistribution de marges.

Quoi qu’il en soit, d’ici mi-2026, l’Asie disposera d’une infrastructure tokenisée de bout en bout, opérant en dehors du contrôle américain. Mais cette « autonomie » est-elle réelle ? L’écosystème dépend à plus de 90 % des stablecoins adossées au dollar, dont les réserves sont majoritairement détenues en bons du Trésor américain. Cela signifie que toutes les plateformes opérant à l’échelle doivent encore se conformer aux sanctions de l’OFAC (4), et ce quel que soit le lieu des transactions. Pour que l’autonomie financière soit réelle, il faudrait que l’Asie dispose d’un écosystème de stablecoins liquide non adossé au dollar, et on n’y est pas du tout.

Le projet mBridge (9), initiative de CBDC multi-juridictionnelle entre la Chine, Hong Kong, la Thaïlande et les Émirats arabes unis, représente certes une tentative plus sérieuse de contournement du système dollar – mais il reste embryonnaire et ses volumes demeurent négligeables face aux flux dollarisés.

Cette infrastructure massive implique également une dépendance énergétique critique : l’Asie construit actuellement 70% des nouveaux datacenters mondiaux nécessaires à la tokenisation. Dans un contexte de tensions géopolitiques (notamment autour de Taiwan et des semiconducteurs), une concentration qui pourrait bien devenir un véritable goulot d’étranglement pour le système…

Mais au-delà du récit géopolitique, une question demeure : qui contrôlera réellement ces infrastructures ? Si l’Asie construit les rails, elle ne détient pas encore la locomotive – et c’est peut-être là que se joue la véritable partie : non pas une révolution décentralisée, mais une recomposition des monopoles face à l’effondrement prévisible du système dollar. Avec une dette américaine dépassant les 36 trillions, les infrastructures asiatiques anticipent moins une autonomie qu’une transition post-Bretton Woods II. Comme si, au fond, le centre de gravité – rampes d’accès, pools de liquidité, oracles de prix – migrait vers l’Est, préparant la capture des rentes d’un monde post-dollar que les capitalistes de Singapour et Hong Kong aimeraient bien orchestrer à leur profit…

Et pendant ce temps, le citoyen ordinaire, promené entre promesses de frais réduits et de vitesse instantanée, restera ce qu’il a toujours été dans cette économie : non pas un bénéficiaire, mais un flux/prélèvement à optimiser. La tokenisation ne démocratise rien ; elle ne fait que perfectionner l’art ancestral de la rente – en temps réel, à l’échelle planétaire, et avec une efficacité inédite.

Autre question, et sans doute la plus inquiétante : comment réagiront les États-Unis face à cette érosion programmée de leur monopole monétaire ? L’histoire nous enseigne qu’aucun empire n’a jamais cédé pacifiquement le contrôle de la monnaie mondiale. Le privilège exorbitant du dollar – cette capacité unique d’exporter l’inflation et d’importer les biens réels – constitue le socle ultime de l’hégémonie américaine. Quand la tokenisation asiatique aura atteint une masse critique, quand les corridors intra-asiatiques draineront 30, 40, peut-être 50% des flux commerciaux mondiaux, quand le yuan numérique et les stablecoins asiatiques offriront une alternative crédible au dollar… quelle sera la réponse de l’impérialisme américain ? Les sanctions financières ne fonctionneront plus sur des infrastructures conçues précisément pour les contourner. Restera alors la tentation de la force brute – militaire (10).

La tokenisation asiatique ne restera donc peut-être pas qu’une innovation financière dans l’histoire de la prédation capitaliste, elle pourrait bien être aussi l’étincelle qui allumera la prochaine guerre mondiale.


(1) MiCA : Markets in Crypto-Assets, règlement européen sur les crypto-actifs entré en vigueur en 2023…

(2) Spread : écart entre le prix d’achat et le prix de vente, ici la marge prélevée sur chaque transaction.

(3) Obligations municipales : titres de dette émis par une ville, une collectivité locale ou une métropole (Osaka, Kobe, Yokohama…) pour financer ses infrastructures, ses tramways, ses écoles, etc.

(4) OFAC : Office of Foreign Assets Control, l’outil de sanctions financières du département du Trésor américain – à portée extraterritoriale.

(5) DTC : Depository Trust Company, infrastructure américaine centralisée de compensation et règlement des titres, datant des années 70.

(6) e-CNY : Yuan numérique émis par la Banque populaire de Chine, distinct des cryptomonnaies car entièrement contrôlé par l’État. Indispensable pour la surveillance granulaire de chaque transaction…

(7) Super-applications : Applications mobiles intégrant paiements, messagerie, services financiers et commerciaux dans une interface unique. Exemples : WeChat (Chine) ou Grab (Asie du Sud-Est) qui, désormais, contrôlent l’essentiel de l’activité économique quotidienne de leurs utilisateurs…

(8) Oracles de prix : Systèmes qui fournissent aux smart contracts les prix des actifs du monde réel. Des points de contrôle critiques car ils déterminent la valeur de tous les échanges tokenisés…

(9) mBridge : Projet de monnaie numérique de banque centrale (CBDC) transfrontalier développé conjointement par les banques centrales de Chine, Hong Kong, Thaïlande et Émirats arabes unis pour faciliter les paiements internationaux sans passer par le système SWIFT/dollar…

(10) Pendant la rédaction de ce texte, Washington approuvait sa première vente d’armes à Taiwan sous Trump II…


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