.[notes & articles pour une dérive contrôlée].

Le temps vendu à la découpe : ce qui se perd déjà… et ce qui nous attend

Plusieurs émissions cette semaine, sur France Culture, sur la question du temps — ou , plus exactement, sur la « modernité », l’« accélération », « la tyrannie de l’urgence », etc. L’envie donc de faire ici le point sur cette question à l’aune des changements en cours, et ceci d’autant plus que, dans ces émissions, rien ne laisse présager que nous nous apprêtons à basculer nos vies dans la réification intégrale.

Une précision temporelle, pour commencer : sur la question du temps, 3 moments à distinguer. D’abord, le fondement historique : ce que le capitalisme a toujours fait du temps depuis deux siècles. Ensuite, ce qui se perd déjà avec le capitalisme de plateforme — ou capitalisme numérique. Enfin, ce qui nous attend si la tokenisation généralisée sort de sa sphère spéculative actuelle.

3 moments qui ne sont pas des ruptures mais des intensifications : chaque moment accomplit plus radicalement la logique réificatrice du précédent.

Moment 1.0 : Ce que le capitalisme a toujours fait du temps

Avant de parler d’aujourd’hui, rappelons une évidence : le capitalisme n’a jamais accepté que le temps lui échappe. Marx l’avait compris : le temps de travail, c’est la substance même de la valeur. Dès l’usine, l’horloge n’était pas un outil de coordination, mais un dispositif de domination. Chaque minute doit produire, chaque « temps mort » est une perte sèche. Et ceci pour une et une seule raison — qui est au cœur du système économique : ce temps produit plus de valeur qu’il ne coûte. Le capitaliste paie le salaire — la valeur nécessaire à la reproduction de la force de travail, ce qu’il faut pour que l’ouvrier survive et revienne travailler le lendemain —, mais il s’approprie toute la valeur produite pendant la journée de travail. Cette différence, c’est la plus-value : du temps de travail non payé. Tout le profit de la classe possédante — d’hier comme d’aujourd’hui — repose sur ce vol de temps.

Le taylorisme, nous le savons, a poussé cette logique à son paroxysme : décomposer le geste ouvrier au dixième de seconde près, éliminer toute pause, transformer le corps en machine chronométrée. Le fordisme a ajouté la chaîne : ce n’est plus vous qui choisissez votre rythme, c’est la chaîne qui vous impose le sien.

Restait toutefois une frontière à franchir : le temps hors de l’usine. Le dimanche. Le repos. La discussion sur le pas de la porte. Cette frontière, les conquêtes ouvrières l’avaient sanctuarisée : la journée de 8 heures, le weekend, les congés payés. Un temps qui n’appartient pas au capital. Mais la publicité, puis la télévision, ont commencé à grignoter ce temps libre. Mais sans encore le transformer en travail mesurable : vous regardiez la télé, certes, vous consommiez, mais vous n’étiez pas « au travail » ; votre attention était captée, mais pas encore comptabilisée à la seconde près.

Le capitalisme numérique achève ce que le capitalisme industriel n’a pu réaliser en levant les dernières limites. La logique est la même — faire de chaque seconde une unité de valeur —, mais ce qui change, c’est que le capital dispose enfin des outils techniques pour y parvenir : Facebook, Instagram, TikTok, YouTube — des infrastructures qui nous font payer un péage pour chaque seconde passée sur leur terrain… Sauf que le péage, ce n’est pas nous qui le payons en argent : c’est notre temps, nos données, notre attention qu’ils monétisent.

Le travailleur est exploité : on lui vole une partie de son temps de travail. Mais au moins, il touche un salaire, et quitte l’usine le soir. Au moins, la frontière entre temps vendu et temps à soi existait 24/24, sans nous payer un centime, et nous appelons ça du loisir…

Moment 2.0 : ce que nous perdons déjà

Le deuxième moment, c’est donc celui du capitalisme numérique tel qu’il fonctionne et tel que nous le subissons depuis environ 15 ans : des plateformes qui extraient de la rente sur nos données, des algorithmes qui fragmentent notre attention et des réseaux sociaux qui monétisent chaque seconde de notre temps « libre ». C’est notre pain quotidien depuis la généralisation des smartphones et des réseaux sociaux (vers 2008-2010). Quinze ans où s’accomplit ce que le capitalisme industriel ne pouvait pas encore faire : coloniser intégralement le temps hors travail, le transformer en temps productif sans même que nous en ayons conscience.

Première transformation : l’expérience vécue devient contenu extractible

Nous le savons déjà : c’est le coucher de soleil que nous ne regardons plus vraiment parce que nous pensons déjà à la photo Instagram ; le concert que nous filmons au lieu de l’écouter ; le repas que nous photographions. C’est cette sensation étrange d’être toujours un peu à côté de ce que nous vivons, déjà dans l’après-coup de la documentation. 15 ans donc que nos expériences se dédoublent ainsi : il y a ce que nous vivons, et simultanément, la préoccupation parasite de sa future circulation sur les réseaux. Nous ne vivons plus pleinement nos expériences, nous les convertissons en contenus partageables…

Derrière cette pratique apparemment anodine, il y a le capital et une extraction économique massive. Chaque photo que nous postons enrichit Meta, chaque vidéo uploadée valorise Alphabet, chaque tweet augmente la valeur de X Holdings Corp. : nous produisons gratuitement le contenu qui fait la richesse de ces plateformes. Les chercheurs nomment ce phénomène le playbour — cette fusion du jeu et du travail où notre temps dit libre devient du travail gratuit. L’échelle de cette extraction est stupéfiante : en 2024, Meta a généré 164,51 milliards de dollars de revenus, avec un revenu moyen par utilisateur de 49,63 dollars, tout en s’appuyant sur le contenu et les données que nous fournissons gratuitement. Cette valeur est encore amplifiée par le marché des courtiers en données, une industrie de 277,97 milliards de dollars en 2024, projetée à 512,45 milliards d’ici 2033…

Voilà ce que le capitalisme du XIXe siècle ne pouvait pas encore faire : transformer notre temps de repos, nos conversations, nos promenades en travail productif. L’ouvrier du fordisme, quand il quittait l’usine, cessait de produire de la valeur pour le capital ; nous, nous produisons des données en permanence. La frontière travail/loisir que les luttes ouvrières avaient péniblement conquise s’effondre silencieusement. De fait, le capitalisme de plateforme nous réifie intégralement, transformant chaque aspect de notre existence en donnée mesurable et prédictible.

Deuxième transformation : l’attention profonde cède à la fragmentation productive

Dans ce temps de loisir devenu productif, nous nous abîmons. Combien sommes-nous à ne pas avoir remarqué qu’il devient difficile de lire un texte long, que notre esprit papillonne, que nous sommes déjà à chercher le prochain contenu avant même d’avoir fini le précédent ? La recherche montre qu’une utilisation à haute fréquence de vidéos courtes est associée à une fragmentation attentionnelle, une réduction de la concentration soutenue et une altération de la mémoire de travail. Même la simple présence d’un smartphone peut altérer la vitesse de traitement cognitif. Ce que nous perdons, c’est une sophistication épistémologique : l’impression de savoir (avoir surfé 50 articles) remplace le travail de connaissance (avoir laissé 3 idées nous transformer).

Le taylorisme fragmentait les gestes du corps pour les optimiser, le capitalisme de plateforme fragmente les gestes de l’esprit, et les optimise non pas pour notre développement intellectuel, mais pour maximiser notre engagement mesurable, donc la valeur extractible de notre attention. On retrouve ici la même obsession que le capitalisme industriel avait pour les « temps morts » dans l’usine. Sauf qu’aujourd’hui, il ne s’agit plus seulement d’éliminer les temps morts au travail, mais d’éliminer tout temps mort dans la vie entière. 3 secondes d’attente dans le métro, et déjà nous scrollons. Chaque seconde d’ennui est une seconde où nous ne produisons plus de données : du temps perdu pour le capital.

Troisième transformation : le sujet devient profil, la mémoire devient archive extractible

Nous avons un profil Google qui agrège toutes nos recherches, un profil Facebook qui connaît nos relations, un profil Amazon qui sait ce que nous achetons : ces profils ne nous décrivent pas seulement, ils nous définissent pour les algorithmes qui décident ce que nous verrons, ce qui nous sera proposé et quelles opportunités nous seront accessibles. Nous ne sommes déjà plus vraiment des sujets pour ces systèmes, nous sommes des ensembles de données statistiques agrégées. Même notre corps n’y échappe pas : les applications de fitness trackent nos mouvements, nos montres connectées mesurent notre sommeil et notre rythme cardiaque…

Et nous photographions tout, créant des archives pléthoriques que nous ne regardons presque jamais. Quand nous pensons à ces moments, ce sont ces photos que nous voyons, pas nos souvenirs véritables : l’archive consultable remplace déjà la mémoire vécue. Nos archives, en revanche, sont productives pour les plateformes : notre historique devient un actif que les courtiers en données achètent. Et rien ne doit disparaître, car chaque donnée effacée est une opportunité de valorisation perdue.

Pour reprendre le terme à François Hartog, cette archive produit un présentisme pathologique. Les algorithmes fonctionnent tous sur le même principe : notre futur est une répétition probabiliste de notre passé codifié. Netflix nous recommande des films « basés sur notre historique », YouTube des vidéos « similaires », Spotify des playlists « pour nous ». Cette prédiction n’est pas neutre, c’est une prophétie autoréalisatrice qui ferme l’horizon des possibles. Le futur, autrefois horizon ouvert, devient une extrapolation fermée… (1)

Mais surtout, nous sommes des milliards sur les mêmes plateformes sans vivre dans la même chronologie. Fini le temps où nous étions des millions à regarder le même programme télé au même moment. Chacun vit dans sa bulle algorithmique, personnalisée, avec la douce illusion d’un présent partagé. Derrière cette pseudo-synchronisation, monétisée en temps réel, les trusts médiatisent l’accès à notre mémoire collective — archives, bases culturelles, savoirs accumulés : la mémoire collective est déjà devenue propriété privée.

Le bilan de 15 ans

En résumé ce que nous avons bien commencé à perdre en 15 ans de capitalisme de plateforme : l’expérience vécue, désormais transformée en contenu ; l’attention profonde, désormais fragmentée et atrophiée ; la mémoire, désormais externalisée, archivée et transformée en ressource extractible ; le commun, désormais pulvérisé en bulles algorithmiques ; l’ennui, désormais remplacé par une stimulation permanente ; le loisir, désormais transformé en travail gratuit. Ce qui reste du sujet ? Des données agrégées… à patterns prédictibles.

Le capitalisme de plateforme a donc réussi ce tour de force : nous faire travailler gratuitement tout en nous faisant croire que nous nous divertissions.

Ce que le capitalisme industriel faisait au temps de travail, le capitalisme de plateforme le fait désormais au temps tout court. La colonisation est achevée. Ou plutôt : elle est sur le point de l’être…

Moment 3.0 : ce qui arrive — ou plutôt ce qui arrivera si la tokenisation sort de sa sphère spéculative actuelle pour se généraliser

Pour l’instant, la tokenisation reste largement confinée. Les cryptomonnaies fluctuent de manière erratique, les NFTs ont connu leur bulle en 2021, les DAOs restent des expérimentations marginales. La plupart des gens n’ont jamais acheté de crypto, ne possèdent pas de NFT, ne comprennent même pas ce qu’est un token. Mais la logique est là, l’infrastructure se met en place. Meta a investi des milliards dans le métavers tokenisé, les banques créent leurs départements crypto, les États explorent les monnaies numériques de banque centrale.

Les blocs de construction techniques arrivent rapidement à maturité : les solutions de mise à l’échelle de Couche 2 peuvent traiter plus de dix mille transactions par seconde avec des coûts inférieurs à un centime. Ethereum, qui utilisait jusqu’en 2022 un système extrêmement énergivore (le Proof-of-Work), est passé à un nouveau système de validation beaucoup moins gourmand en électricité (le Proof-of-Stake), réduisant sa consommation de plus de 99,9%. Mais Bitcoin, la cryptomonnaie dominante, utilise toujours l’ancien système et reste un gouffre énergétique (2). Cependant, des obstacles fondamentaux demeurent : l’expérience utilisateur reste complexe, et surtout, il n’existe pas de solution évolutive pour prouver qu’un utilisateur est un humain unique sans compromettre sa vie privée (un prérequis critique dans un système où chaque interaction a une valeur monétaire et où l’incitation à la fraude est massive…).

La tokenisation rencontre des résistances, des contradictions, des limites, mais… si elle se généralise, qu’est-ce que ça changera ? La réponse : elle transformera les tendances en infrastructure totale, elle achèvera la réification en la rendant systématique.

Premier accomplissement : de l’expérience capturée à l’expérience pré-tokenisée

Actuellement, nous documentons notre expérience a posteriori pour la partager, nous produisons du contenu que les plateformes monétisent. Avec la tokenisation généralisée, notre expérience ne serait plus seulement capturée après coup : elle serait pré-tokenisée. Même lorsque nous ne publions rien, notre simple présence générera des tokens, notre attention deviendra directement une cryptomonnaie, nos interactions sociales créeront automatiquement des NFTs de moments vécus ». Chaque instant d’existence aurait une valeur mesurable en tokens, échangeable sur des marchés. Le dédoublement actuel deviendrait ontologique.

Si le capitalisme industriel a inventé le chronomètre pour mesurer le temps de travail, et si le capitalisme de plateforme a perfectionné la mesure du temps d’attention, la tokenisation généralisée inventerait le temps lui-même comme monnaie. Chaque seconde de vie deviendrait littéralement une unité de compte, un actif négociable. Ce que Marx décrivait comme l’abstraction du temps de travail deviendrait l’abstraction du temps vécu tout court. La vie entière transformée en substance valorisable.

Concrètement : là où les algorithmes favorisent déjà les contenus courts et fragmentés, chaque micro-interaction générerait des micro-tokens. Lire un article entier ? Un token. Mais le lire en cliquant entre chaque paragraphe ? Dix micro-tokens. La fragmentation ne serait plus seulement favorisée — elle serait directement rémunérée à chaque étape. La pression économique deviendrait explicite, mesurable, impossible à ignorer. Même notre refus de participer produirait des tokens — un « token de non-participation » témoignant d’un comportement atypique et donc potentiellement monétisable. Le taylorisme fragmentait les gestes, le capitalisme de plateforme fragmente l’attention, la tokenisation fragmenterait l’existence elle-même en unités de temps infinitésimales, chacune mesurée, valorisée, échangée.

Deuxième accomplissement : du profil descriptif à l’actif financier négociable

Aujourd’hui, nous avons des profils qui nous définissent pour les algorithmes, notre réputation est mesurée et influence ce qui nous est accessible. Avec la tokenisation, notre réputation deviendra directement un actif financier négociable. Des « social tokens » à notre nom pourront être achetés et vendus sur des marchés. Notre valeur fluctuera minute par minute. Des investisseurs pourront spéculer sur notre « potentiel » futur. Nous serons à la fois le produit et l’actionnaire de nous-mêmes. Notre vie deviendra littéralement une entreprise dont les actions seront négociables. (3)

Troisième accomplissement : de l’archive exploitée à l’archive gravée dans la pierre

Nos données archivées sont déjà exploitées par les plateformes. Avec la tokenisation, chaque élément de notre archive deviendront un NFT négociable. Nos photos d’enfance, nos conversations passées, nos moments vécus pourront être « vendus », des marchés spéculatifs se créer autour de notre histoire personnelle. Et surtout : chaque élément archivé et tokenisé deviendrait irréversible — inscrit dans une chaîne de blocs permanente, parfaitement inaltérable, comme gravé dans la pierre numérique. (4) (5)

Avec la tokenisation, chaque élément de la mémoire collective deviendra aussi un actif tokenisé. Les archives publiques seront tokenisées et vendues comme NFTs, ke patrimoine culturel fractionné en tokens investissables, l’accès aux savoirs communs conditionné à la possession de tokens… (6)

L’achèvement d’une logique de deux siècles

Les plateformes éliminent déjà tout temps mort. Avec la tokenisation, chaque seconde d’attention générerait des tokens. Ne pas scroller pendant 10 secondes ? Nous perdrons des tokens potentiels. Rester dans l’ennui ? Notre « score d’engagement » baissera. Le système ne se contentera plus de saturer : il punira explicitement tout moment non-productif. La pression ne viendra plus seulement de l’habitude, elle viendra de l’incitation économique directe et mesurable. Ce que le capitalisme industriel faisait en menaçant de chômage celui qui ne produisait pas assez, la tokenisation le fera en faisant baisser votre valeur-token chaque fois que vous cessez d’être productif…

Ce que la tokenisation accomplira, si elle se généralisait, ce n’est donc pas la création de nouveaux mécanismes, mais l’achèvement systématique des mécanismes déjà à l’œuvre depuis 2 siècles. Elle transformera l’extraction implicite en extraction explicite, la captation de données en tokenisation directe, la fragmentation favorisée en fragmentation obligatoire, le profil descriptif en actif financier négociable, l’archive exploitée en archive irréversiblement inscrite, le commun privatisé en commun tokenisé et fractionné, la saturation subie en gamification rémunérée, l’ambiguïté travail/loisir en dissolution totale de la catégorie.

Le résultat sera une réification devenue intégrale : plus aucun reste, plus aucun dehors, plus aucune zone d’opacité. Tout sera mesuré, tokenisé, valorisé. Et cette mesure sera gravée dans la pierre numérique. Ce que Marx appelait la « subsomption réelle » du travail sous le capital — le moment où le capital ne se contente plus d’acheter du temps de travail mais reconfigure intégralement le processus de production lui-même — s’accomplira comme subsomption intégrale de la vie sous le capital.

Ce n’est pas encore arrivé parce que les contradictions sont massives : complexité technique, faible acceptation sociale, régulations qui bloquent, droit à l’oubli, bulles spéculatives qui inquiètent, mais la trajectoire est là, les investissements massifs, et les plateformes quasiment en place…

Le capitalisme de plateforme a mis 15 ans à s’installer. Résultat : des pertes massives (6). Mais dans 10 ans, si nous perdons encore notre temps, de quoi serons-nous faits ? De quoi serons-nous encore capables ?


(1) Il faut cependant nuancer : la recherche montre que si les bulles algorithmiques existent, le facteur le plus significatif dans la création de ces chambres d’écho reste l’auto-sélection — nous choisissons activement de consommer du contenu qui s’aligne avec nos croyances existantes. Les algorithmes amplifient cette tendance plus qu’ils ne la créent.

(2) Le Proof-of-Work est le système de validation utilisé par Bitcoin : des milliers d’ordinateurs dans le monde entier participent simultanément à une compétition pour résoudre un puzzle cryptographique complexe. Le premier qui trouve la solution valide le bloc de transactions et reçoit une récompense. Tous les autres ont dépensé de l’électricité pour rien. Cette course a lieu en continu, 24/24. Résultat : Bitcoin consomme environ 120 térawattheures par an, soit plus que l’Argentine. Plus vous gaspillez d’électricité, plus vous avez de chances de gagner — le gaspillage devient valorisation. | Le Proof-of-Stake élimine la course computationnelle du Proof-of-Work : au lieu de faire calculer simultanément des milliers d’ordinateurs dont un seul gagnera (avec le gaspillage énergétique massif que cela implique), le réseau sélectionne des validateurs qui ont déposé une caution en cryptomonnaie comme garantie. Pour valider des transactions sur Ethereum, vous devez « mettre en jeu » 32 ETH (environ 100 000 dollars) : si vous validez correctement, vous récupérez votre caution plus une récompense ; si vous trichez, vous la perdez. Le système choisit ensuite au hasard parmi ces validateurs, sans compétition. Résultat : un simple ordinateur portable suffit au lieu de fermes entières de machines ultra-puissantes, et la consommation énergétique devient comparable à celle d’un service cloud standard. C’est ce passage qui a permis à Ethereum de réduire radicalement sa consommation en septembre 2022, mais Bitcoin reste attaché au Proof-of-Work pour des raisons idéologiques.

(3) Les premières expérimentations révèlent les dangers : la plateforme Friend.tech a connu un boom spéculatif rapide suivi d’un effondrement, et une importante fuite de données a exposé plus de 100 000 portefeuilles d’utilisateurs. Mais il existe aussi des modèles alternatifs : les Soulbound Tokens, des NFTs non transférables conçus pour représenter l’identité et la réputation sans être des actifs spéculatifs, cherchent à contrer cette hyper-financiarisation.

(4) Une blockchain est un registre dont des milliers de copies identiques existent sur des milliers d’ordinateurs. Les données y sont organisées en blocs enchaînés cryptographiquement : chaque bloc contient une empreinte mathématique dépendant de son contenu et de l’empreinte du bloc précédent. Modifier un bloc ancien invalide automatiquement tous les blocs suivants. Pour réécrire l’histoire, il faudrait contrôler plus de cinquante pour cent du réseau (coût : des milliards), recalculer toutes les empreintes depuis le bloc modifié, et convaincre le reste du réseau d’accepter votre version. Techniquement possible en théorie, économiquement irrationnel en pratique. Résultat : une fois inscrite, une donnée reste visible à jamais dans l’historique complet. On peut ajouter de nouvelles transactions qui annulent ses effets, mais pas l’effacer. C’est cette permanence qui entre en conflit avec l’Article 17 du RGPD accordant le droit à l’effacement : si vos moments de vie sont tokenisés sur blockchain, ils deviennent indélébiles.

(5) Ici se pose un obstacle juridique : cette immuabilité entre en conflit direct avec le RGPD européen, spécifiquement l’Article 17 qui accorde aux individus le « droit à l’oubli ». Le Comité Européen de la Protection des Données a explicitement averti que le stockage de données personnelles sur une blockchain devrait être évité s’il entre en conflit avec ce principe. Cette friction juridique rend tout système qui archive perpétuellement des moments personnels tokenisés juridiquement intenable dans l’UE sans changements architecturaux radicaux.

(5) Là encore, les premières expérimentations interrogent : la Galerie des Uffizi a vendu un NFT d’un chef-d’œuvre de Michel-Ange pour 240 000 € mais n’a reçu que 70 000 €, entraînant un tollé public et un moratoire gouvernemental. En contraste, le projet ARCHANGEL utilise la blockchain pour sécuriser les archives publiques numériques, renforçant les communs au lieu de les enclore. La trajectoire n’est donc pas monolithique…

(6) Ce texte s’est concentré sur la logique centrale de subsomption du temps vécu sous le capital. D’autres dimensions ne sont pas développées : la perte du corps et de la santé comme zones d’autonomie ; la perte de la créativité qui vient du temps « improductif » (l’ennui, la flânerie comme temps créatifs) ; la perte du savoir-faire incorporé qui se construit dans la durée ; la perte de la capacité à coordonner des temps collectifs ; les dimensions genrées du temps (doublement colonisé par le travail productif et reproductif)…


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