.[notes & articles pour une dérive contrôlée].

Tokeniser pour neutraliser — Bientôt la récupération absolue ?

Ce qui distinguera la tokenisation des formes antérieures de récupération capitaliste ne sera pas une différence de degré mais de nature. Avec la tokenisation généralisée, le délai avant la neutralisation marchande risque simplement de disparaître, la récupération devenant quasi instantanée…

Mais d’abord une précision : il ne s’agit pas de prétendre que la tokenisation rendrait impossible la pensée critique elle-même — l’histoire le montre : les capacités de conscience critique demeurent même dans les pires conditions. Ce qui serait programmé structurellement, c’est l’impuissance politique de cette critique : la possibilité de penser resterait, bien sûr, mais la capacité de transformer cette pensée en action collective efficace serait bien plombée. On pourra critiquer, publier, débattre autant qu’on voudra, mais transformer cette critique en mouvement social capable de changer réellement les rapports de classe deviendra extraordinairement difficile.

Le mécanisme fondamental serait celui-ci : la critique ne serait plus réprimée mais immédiatement réintégrée comme élément fonctionnel du système. Imaginons — au hasard — un intellectuel qui développerait une critique radicale de la tokenisation, qui écrirait des articles et tenterait d’alerter sur ses dangers. Ces contenus circuleraient en ligne, seraient partagés et commentés, mais dans un écosystème tokenisé, chaque partage, chaque commentaire, chaque mention générerait de la valeur quantifiable. Les plateformes créeraient automatiquement des “reputation tokens” associés à cet intellectuel. S’il refusait de monétiser son audience, il perdrait toute visibilité ; s’il acceptait, sa critique deviendrait produit.

Mais même son refus pourrait être récupéré : “l’intellectuel qui refuse de se vendre” devient lui-même marque, son intégrité devient capital symbolique, quelqu’un générera un NFT de sa “posture critique authentique” et le vendra. Il n’est pas empêché de critiquer, il est même encouragé — le système a besoin de diversité de contenus, y compris critiques, pour alimenter l’économie de l’attention —, mais sa critique, aussi radicale soit-elle, génère des clics, des engagements, de la valeur… au profit du système qu’elle dénonce !

Imaginons maintenant un mouvement social qui émergerait pour contester la tokenisation elle-même. Pour agir collectivement à l’échelle nécessaire pour avoir un impact politique, un mouvement a besoin d’infrastructure : communication entre militants, collecte de fonds pour financer les actions, coordination logistique, diffusion du message, etc. Dans un monde où l’argent liquide aura été aboli, remplacé par des CBDCs tracées sur blockchain, où toute communication passera par des plateformes numériques surveillées, où toute structure juridique sera tokenisée, cette infrastructure ne pourra exister qu’en passant par les systèmes de contrôle eux-mêmes !

Prenons surtout l’exemple d’une boîte restructurée selon la logique tokenisée. Certes, la surveillance et les représailles contre les militants existent déjà largement. Mais la tokenisation introduirait des changements qualitatifs décisifs.

⚫️ 1, l’automatisation algorithmique des sanctions : aujourd’hui, quand un chef discrimine un syndicaliste, c’est une décision humaine tracée, identifiable, juridiquement contestable. Avec la tokenisation, votre score de réputation baisserait automatiquement selon des critères opaques encodés dans l’algorithme. Aucun responsable identifiable à attaquer en justice, aucune décision contestable — simplement un calcul automatique “neutre” qui vous relègue progressivement vers les tâches les moins rémunératrices. La discrimination deviendrait techniquement indétectable et juridiquement inattaquable.
⚫️ 2, la disparition du statut juridique protégé d’employé : aujourd’hui, meme après plusieurs décennies de déchiquetage des droits des travailleurs, même avec toute la précarité et la surveillance, un ouvrier reste juridiquement “employé” ou “salarié” avec certaines protections légales — droit syndical, droit de grève, protection contre le licenciement abusif. Ces protections sont contournées, vidées de leur substance, mais elles existent formellement et peuvent être invoquées. Avec la généralisation du statut de “contributeur indépendant” rémunéré par tokens de micro-tâches, ces protections disparaîtront purement et simplement. Vous ne seriez plus licencié pour fait de grève — vous seriez simplement “libre” de ne pas accepter les missions proposées, et “librement” exclu du système par le jeu de l’algorithme qui ne vous propose plus rien.
⚫️ 3, l’impossibilité structurelle du financement autonome : aujourd’hui, un syndicat peut constituer une caisse de grève alimentée en liquide, indépendante de l’employeur. Cette autonomie financière est cruciale — elle permet de tenir lors d’une grève. Mais si l’argent liquide a disparu, si toute transaction passe par CBDCs tracées sur blockchain publique, comment alimenter une caisse de grève sans que l’employeur (et potentiellement l’État) ne voie immédiatement qui contribue, combien, et pour quelle action ? L’infrastructure financière même de la résistance deviendrait transparente à la surveillance.
⚫️ 4, la gamification transformerait qualitativement la nature de l’exploitation : ce ne serait plus simplement “travaillez ou vous perdez votre emploi” mais “optimisez votre score en compétition avec les autres pour maximiser vos tokens”. L’exploitation deviendrait jeu, mesurable en temps réel, avec classements visibles. Cela ne rendrait pas seulement la résistance plus difficile mais transformerait les subjectivités : le travailleur intérioriserait les métriques, se vivrait comme entrepreneur de lui-même en compétition permanente plutôt que comme prolétaire solidaire de ses pairs. La conscience de classe elle-même serait minée non par répression mais par restructuration ludique de l’expérience du travail.

Rappelons-le tout de même : la tokenisation ne détruira pas en soi le pouvoir fondamental des travailleurs : celui de bloquer la production et donc la reproduction du capital. On peut tokeniser tout ce qu’on veut, transformer chaque transaction en smart contract automatique, mais il faut quand même que des gens réels accomplissent des tâches matérielles réelles. Les camions doivent être conduits, les colis livrés, les malades soignés, les data centers alimentés en électricité et refroidis, les réseaux de télécommunication entretenus, les câbles sous-marins qui transportent 99% du trafic internet mondial maintenus. Aucune de ces activités ne peut être entièrement automatisée. Et chacune constitue un point de blocage potentiel. Une grève, c’est d’abord l’exercice collectif de ce pouvoir de blocage pour défendre des revendications — salaires, conditions de travail, droits. Ce pouvoir subsistera.

Mais ce qui changera profondément, ce sera la capacité de coordonner l’exercice de ce pouvoir. Dans l’économie de gig tokenisée, les travailleurs seront dispersés géographiquement (micro-tâches depuis chez soi, en concurrence mondiale), atomisés juridiquement (statut de “travailleur indépendant” plutôt qu’employé), remplaçables instantanément par l’algorithme qui attribuera la tâche refusée à quelqu’un d’autre en millisecondes, et sous surveillance algorithmique constante (un “reliability score” qui baisse si vous refusez des tâches, vous excluant progressivement des opportunités bien payées). Dans ces conditions, comment se coordonner pour faire grève ? Comment identifier qui sont vos camarades ? Comment communiquer pour planifier une action quand toute communication passe par des plateformes qui peuvent détecter algorithmiquement des patterns de “coordination suspecte” et vous désactiver préventivement ?

Au-delà de ces mécanismes structurels, opérera un processus plus insidieux : la destruction progressive de l’engagement. Pour qu’un mouvement social fonctionne, il faut que des individus soient prêts à investir temps, énergie, parfois à prendre des risques, pour quelque chose qui transcende leur intérêt individuel. Or, si tout est instantanément converti en objet de spéculation, si chaque symbole que le mouvement crée devient immédiatement NFT vendu aux enchères, si chaque action militante génère des tokens de réputation quantifiables, cette possibilité du désintéressement pourrait se briser. Au final, la conscience critique existera toujours mais restera socialement inopérante, incapable de se cristalliser en refus collectif effectif…

Et que dire des enfants qui grandiront entièrement dans un monde tokenisé, où chaque objet affichera son prix en temps réel via lunettes de réalité augmentée, où chaque action générera des tokens, où chaque relation sera quantifiée ? Développeront-ils les catégories mentales nécessaires pour concevoir le non-quantifiable ? Auraient-ils le concept de “gratuit”, de “désintéressé”, de “incommensurable” ? En tous les cas, il est à craindre que la capacité critique devienne de plus en plus difficile, de plus en plus rare, comme l’alphabétisation au Moyen Âge : possible pour quelques-uns ayant accès à des conditions particulières de formation, mais structurellement empêchée pour la majorité…

La tokenisation généralisée ne programmera donc pas l’impossibilité de la conscience critique, mais son impuissance structurelle. Des individus, même des groupes, pourront continuer à penser de manière critique, à identifier les contradictions du système, à concevoir des alternatives — et le pouvoir de blocage des travailleurs ne disparaîtra pas en principe —, mais la capacité de mobiliser la classe ouvrière, d’organiser les luttes à l’échelle nécessaire, de transformer la pensée critique en mouvement révolutionnaire, risque d’être gravement entravée par la fragmentation, la surveillance, l’atomisation et la récupération instantanée.

Dans ses aphorismes, Debord l’avait déjà pressenti : le spectacle ne dit pas “tu ne peux pas penser”, il dit “tu peux penser ce que tu veux, à condition que ça ne change rien”. La tokenisation va-t-elle accomplir structurellement — techniquement — cette logique ? Nous n’en sommes pas là. Mais les prémisses sont malheureusement observables…


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