Dans une enquête publiée ce 25 octobre, Le Monde décortique la mécanique inquiétante de LinkedIn. Derrière les « poètes du bullshit » et les papas entrepreneurs qui monétisent leurs enfants se cache un phénomène plus profond : la transformation de nos vies professionnelles en performance permanente sous surveillance algorithmique.
Ce qui fascine dans l’article, c’est l’analyse du dispositif de contrôle mis en place. Nous ne sommes plus face à une surveillance verticale classique, mais à une surveillance horizontale généralisée où chacun observe et est observé par ses pairs. La fonctionnalité « qui a consulté votre profil » transforme chaque interaction en trace visible. Comme le souligne la sociologue Marie Benedetto-Meyer, #LinkedIn se présente comme un modèle horizontal où « n’importe qui peut parler à n’importe qui », mais reproduit en réalité toutes les structures de pouvoir de l’entreprise. Résultat : un conformisme encore plus rigide que dans les bureaux physiques, précisément parce qu’il est performé publiquement.
Le chiffre d’Influence Metrics est étonnant : 61% des publications françaises sur LinkedIn montrent déjà des signes d’utilisation d’IA. Donc les outils censés personnaliser notre communication produisent une standardisation massive… Les IA génératives sont, selon Marie Benedetto-Meyer, des « robinets d’eau tiède » qui excellent à reproduire le consensus. Se crée alors une boucle perverse : l’algorithme favorise certains contenus émotionnels, les influenceurs les reproduisent, les IA s’entraînent dessus, les utilisateurs les utilisent pour créer leur contenu, aboutissant à une homogénéisation totale.
L’article fait référence aux « bullshit studies », ce champ d’études qui analyse la prolifération des discours creux. Le bullshit sur LinkedIn n’est pas un accident, c’est une caractéristique structurelle d’un système où l’utilité sociale de nombreux métiers est incertaine, où le changement perpétuel est valorisé pour lui-même, et où les soft skills priment sur les compétences techniques. Comme le note Xavier Philippe, « faire son travail n’est plus suffisant, il faut en faire toujours plus. Donc sur LinkedIn aussi, on essaie de transformer le banal en exceptionnel. » La performance communicationnelle devient aussi importante que la performance productive.
Le plus inquiétant est peut-être la conclusion : même Bruno Gelsomino, qui dénonce quotidiennement les aberrations de LinkedIn via son compte satirique « Disruptive Humans of LinkedIn », conseille des cadres sur leur prise de parole LinkedIn. Xavier Philippe reconnaît être « piégé » : pour diffuser son travail critique, il doit utiliser la plateforme qu’il critique. Une fois qu’une plateforme atteint une masse critique (33 millions d’utilisateurs en France, soit 90% de la population active), elle devient une infrastructure incontournable du marché du travail. Et comme le note Marie Benedetto-Meyer, même la critique est récupérée : « Même lorsqu’on se moque de LinkedIn, quelque part on en respecte les codes. » Le système intègre sa propre contestation pour mieux la neutraliser.
Au-delà de l’anecdote des posts lunaires, LinkedIn révèle la face la plus dystopique du capitalisme contemporain : la surveillance est internalisée et distribuée, l’algorithme devient prescripteur de normes sociales, l’authenticité devient une performance calculée, et l’invisibilité numérique équivaut à l’inexistence professionnelle. Ce n’est plus l’exploitation directe du travail qui est en jeu, mais la colonisation du sujet lui-même, sommé de devenir son propre community manager 24/7, optimisant perpétuellement sa « marque personnelle » selon des codes qu’il n’a pas choisis mais qu’il reproduit compulsivement.
LinkedIn, c’est un miroir tendu à notre époque. Qui révèle comment le capitalisme numérique ne se contente plus d’organiser le travail, mais prétend désormais façonner nos identités mêmes.
À lire : « Sur LinkedIn, les “poètes du bullshit” racontent le conformisme du monde du travail », Le Monde, 25 octobre 2025
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