.[notes & articles pour une dérive contrôlée].

Étanchéifiez-vous ! — Manifeste pour une vie non-poreuse

À ceux qui sentent confusément que quelque chose se perd, qui observent leurs enfants absorbés par leurs écrans et pressentent qu’il ne s’agit pas simplement d’un nouveau jouet mais d’une transformation anthropologique.

À ceux qui éprouvent cette fatigue particulière de ne jamais pouvoir vraiment déconnecter, cette anxiété sourde de devoir gérer en permanence leur présence numérique, leur notifications, leur mises à jour & leurs profils.


Nous vivons un moment où tout conspire à rendre nos existences poreuses. Les écrans que nous avons accueillis dans nos poches, puis dans nos maisons, puis dans nos chambres, puis dans nos lits, ont progressivement dissous les frontières qui permettaient à une vie humaine de se structurer.

Il n’y a plus de séparation stable entre le temps du travail et celui du repos, entre l’espace public et l’intimité domestique, entre le moment où nous sommes disponibles et celui où nous ne le sommes pas.

Cette dissolution n’est pas un accident : elle est le programme même d’une économie qui ne peut croître qu’en capturant chaque instant, chaque geste, chaque parcelle d’attention que nous possédions encore.

Nous avons consenti à cela par petites étapes, chacune semblant anodine, chacune nous promettant un gain de commodité ou d’efficacité. Mais l’addition de ces renoncements successifs produit aujourd’hui une existence fragmentée, saturée, où nous ne savons plus très bien qui nous sommes ni ce que nous désirons vraiment.

Ce qui est en train de se perdre n’est pas seulement notre tranquillité ou notre temps libre – c’est la possibilité même d’une vie intérieure structurée, capable de profondeur, de continuité, d’imagination.

Quand votre conscience est fragmentée en micro-intervalles de 3 mn entre 2 notifications, quand votre attention est constamment sollicitée par des algorithmes optimisés pour la capturer, quand chacun de vos désirs est immédiatement comblé par une livraison en 24 h ou un contenu recommandé, vous perdez la capacité de vous ennuyer, de vous égarer, de rêver vraiment. Or c’est précisément dans l’ennui, dans l’errance, dans ces moments non-optimisés que se forme ce que nous appelons une personne.

Les enfants d’aujourd’hui grandissent dans un monde où tout est mesurable, où chaque activité doit produire un résultat visible, où le moindre moment de vide est immédiatement comblé par un stimulus. Ils n’apprennent plus à supporter l’attente, à cultiver la patience, à laisser leur imagination peupler le silence.

On leur donne des tablettes pour qu’ils restent tranquilles, on les inscrit à des activités constamment encadrées, on mesure leurs progrès par des applications éducatives qui gamifient l’apprentissage. Ce faisant, on les prive de ce qui fait qu’un enfant devient un être humain capable de penser par lui-même : le temps non-structuré où il doit inventer ses propres jeux, s’ennuyer suffisamment longtemps pour que naisse le désir de créer quelque chose, éprouver l’inconfort de ne pas savoir et chercher sans être immédiatement guidé vers la réponse. Nous élevons une génération d’enfants dont l’intériorité sera structurée par des algorithmes plutôt que par leurs propres explorations tâtonnantes. Et nous le faisons non par méchanceté mais par épuisement, par manque de temps, parce que nous-mêmes sommes pris dans cette même logique qui nous fragmente et nous réifie.

Le consentement que nous avons donné à cette transformation n’a jamais été explicite.

Personne ne nous a demandé : acceptez-vous que votre vie devienne perpétuellement fracturée, que votre attention soit commercialisée, que vos désirs soient formés par des systèmes de recommandation, que vos relations soient médiatisées par des plateformes qui les monétisent ? Nous avons simplement téléchargé les app, accepté les conditions d’utilisation — que, du reste, nous n’avons pas lues —, laissé nos enfants s’habituer aux écrans parce que tous les autres enfants en avaient…

Ce consentement passif, cette acceptation par petits renoncements successifs, nous conduit vers — et nous conditionne à — un monde où nous ne serons plus que gestionnaires optimisant en permanence nos portfolios d’identités numériques, nos scores de réputation, nos actifs tokenisés.

Un monde où la question “qui suis-je ?” n’aura plus de sens parce que le “je” aura été dissous dans le flux constant de données, de stimuli, de transactions. Un monde où nos enfants ne sauront même plus qu’il fut un temps où l’on pouvait simplement regarder sans être regardé, penser sans être tracé, exister sans devoir prouver en permanence son existence par des publications et des mises à jour…

Face à cela, les solutions individuelles restent nécessaires même si elles semblent dérisoires

Créer des zones d’étanchéité temporelle en instaurant des moments strictement sans écran, non pas comme punition mais comme préservation d’un espace respirable ; maintenir des zones d’étanchéité spatiale en refusant que certains lieux de la maison soient envahis par le numérique, en préservant la chambre comme lieu de sommeil uniquement, la table comme lieu de repas partagés sans téléphones ; cultiver des zones d’étanchéité cognitive en pratiquant délibérément la lenteur, la lecture longue, la contemplation non-productive… l’ennui fécond.

Il s’agit de reconstituer — autant que possible — ce que la dérégulation généralisée a détruit : des frontières qui ne sont pas des prisons mais des structures nécessaires à l’orientation, des séparations qui ne sont pas des cloisonnements mais des conditions de possibilité d’une vie psychique qui ne soit pas constamment envahie.

Il s’agit de réapprendre — et d’apprendre à nos enfants — qu’il existe des moments où l’on n’est pas disponible, des espaces où l’on ne peut pas être joint, des parts de nous-mêmes qui ne doivent pas être exposées, mesurées, optimisées.

Cela exige d’abord de reconnaître que nous avons un problème, que cette fragmentation et cette réification ne sont pas des fatalités techniques mais des choix politiques et économiques qui nous sont imposés et auxquels nous pouvons résister. Cela exige ensuite un effort conscient, répété, souvent ingrat, pour maintenir ces zones protégées contre la pression constante qui voudrait tout liquéfier, tout rendre perméable, tout connecter. Éteindre le téléphone n’est pas un geste simple quand tout le monde attend de vous une disponibilité permanente. Refuser que votre enfant ait une tablette quand tous ses camarades en ont une est difficile. Maintenir des rituels lents — le repas qui dure, la promenade sans but, la soirée sans programme — dans un monde optimisé pour l’efficacité demande une détermination qui ressemble à de l’entêtement. Mais c’est précisément cet entêtement qui devient acte de résistance.

Il ne s’agit naturellement pas de rejeter la technique en bloc, ni de cultiver une nostalgie réactionnaire pour un monde qui ne reviendra pas.

Il s’agit de comprendre que certaines médiations techniques détruisent ce qu’elles prétendent augmenter, que certains gains d’efficacité se paient d’une perte d’humanité, que la connexion permanente produit la déconnexion radicale d’avec soi-même. Il s’agit surtout de comprendre que ce qui est en jeu n’est pas seulement notre confort ou notre bien-être mais la possibilité même que nos enfants deviennent des êtres capables d’imagination, de pensée autonome, de désir singulier.

Car l’imagination ne peut se déployer que dans des espaces non-saturés, la pensée ne peut se former que dans la durée non-fragmentée, le désir ne peut naître que dans le manque et l’attente. En comblant immédiatement chaque vide, en répondant instantanément à chaque question, en mesurant quantitativement chaque qualité, nous privons nos enfants des conditions mêmes qui permettent à un être humain de se former.

Nous sommes à un point de bascule. Les infrastructures techniques du capitalisme algorithmique ne sont pas de simples outils neutres que nous pourrions utiliser à notre guise. Elles structurent les possibilités mêmes de ce que nous pourrons penser, désirer, imaginer.

Une fois ces infrastructures devenues obligatoires pour accéder aux services de base, il sera trop tard pour refuser. C’est maintenant, alors que ces systèmes sont encore en déploiement, que nous pouvons collectivement dire non. Non à la surveillance permanente travestie en sécurité. Non à la quantification de chaque aspect de l’existence travestie en transparence. Non à la fragmentation perpétuelle travestie en flexibilité. Non à la disponibilité totale travestie en liberté.

Notre refus doit commencer par des gestes simples, individuels, presque dérisoires : éteindre, déconnecter, ralentir, protéger. Mais ces gestes individuels doivent s’articuler à une conscience collective que ce qui se joue ici n’est pas un simple changement technique mais une transformation anthropologique dont nous ne voulons pas.

Aux parents particulièrement, cette responsabilité incombe de manière aiguë. Chaque heure que votre enfant passe devant un écran avant l’âge où son cerveau est formé, chaque jeu auquel il ne joue pas parce qu’une application le remplace, chaque moment d’ennui que vous comblez immédiatement par un stimulus numérique, contribue à façonner une structure mentale qui aura intégré dès le départ la fragmentation, la disponibilité permanente, la dépendance aux stimuli externes.

Vous avez le pouvoir, encore, de préserver des zones protégées où votre enfant pourra développer cette capacité étrange, précieuse, absolument nécessaire qu’est l’imagination : cette faculté de concevoir ce qui n’existe pas, de s’égarer dans des pensées qui ne mènent nulle part, de construire des mondes intérieurs que personne d’autre ne voit.

Sans imagination, pas de pensée critique. Sans pensée critique, pas de liberté réelle. Sans liberté réelle, seulement l’illusion d’être libre tout en étant parfaitement asservi.

Ce qui se perd dans la liquéfaction généralisée n’est pas seulement notre tranquillité mais notre capacité même à nous demander qui nous sommes, ce que nous voulons, comment nous voulons vivre.

Quand cette question ne peut plus être posée parce que nous sommes trop fragmentés, trop saturés, trop optimisés pour avoir le temps de nous l’adresser, alors le dépouillement est complet. Annie Le Brun demandait : “Qui sommes-nous donc encore pour accepter de nous laisser dépouiller de ce que nous sommes ?” Cette question doit résonner comme une alarme. Non pas pour nous angoisser davantage mais pour nous réveiller, pour que nous comprenions que notre acceptation passive n’est pas inévitable, que nous pouvons encore refuser, que des zones d’étanchéité peuvent encore être maintenues si nous décidons collectivement qu’elles sont non-négociables.

Le discret contre le spectaculaire. Le continu contre le fragmenté. Le profond contre le superficiel. L’étanche contre le poreux.

C’est dans cette obstination à maintenir ce qui résiste à la liquéfaction que se joue notre possibilité de rester capables de penser, de désirer, d’imaginer ce qui n’existe pas encore.


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