[notes pour une dérive contrôlée]

L’homme sans boussole

La dérégulation progressive : de l’espace extérieur à l’effondrement intérieur

C’est en relisant mes notes sur Ceci tuera cela d’Annie Le Brun et Juri Armanda que s’est imposée l’idée de ce texte : tenter de retracer, dans un mouvement panoramique, le processus de désintégration progressive de nos boussoles mentales et cognitives. Car ce que Annie Le Brun identifie avec lucidité — la dérégulation de l’espace extérieur entraînant celle de l’espace intérieur — n’est pas un phénomène statique mais un processus historique dont nous pouvons observer les étapes, constater les effets et projeter les prolongements logiques si aucune rupture n’intervient.

Il ne s’agit pas de prédire l’avenir avec certitude, mais de suivre la logique interne d’un mouvement déjà largement entamé, d’en déplier les implications jusqu’à leurs conclusions possibles, pour mieux comprendre ce qui se joue aujourd’hui dans l’apparente banalité de nos écrans et de nos applications.

Pendant des millénaires, l’espace humain était régulé par des frontières visibles et des distinctions stables qui organisaient le monde et, par là même, organisaient l’esprit. Le village s’opposait à la forêt, le sacré au profane, le public au privé, le jour de travail au repos nocturne. Ces séparations n’étaient pas de simples conventions arbitraires : elles structuraient la possibilité même d’une vie psychique cohérente. Quand vous franchissiez le seuil de votre maison, vous passiez d’un registre d’existence à un autre. L’église imposait le silence et la verticalité ; la place du marché autorisait le bruit et le commerce. Chaque lieu possédait son atmosphère propre, ses règles implicites, sa fonction symbolique.

Cette différenciation spatiale permettait à la conscience de s’orienter, de savoir où elle se trouvait et, par conséquent, qui elle était. L’espace extérieur régulé produisait un espace intérieur structuré, capable de distinguer les registres, de hiérarchiser les valeurs, de maintenir des zones d’intimité protégées du regard social.

Le capitalisme industriel du XIXe siècle a entamé cette architecture symbolique sans encore la détruire complètement. L’exploitation industrielle a certes envahi la ville, la marchandise a colonisé des domaines qui lui étaient auparavant fermés, mais une certaine séparation tenait encore : on allait à l’usine puis on en revenait ; le dimanche restait chômé ; la maison ouvrière, aussi misérable fût-elle, demeurait refuge face à l’exploitation. Du reste, Marx pouvait encore écrire depuis un espace domestique préservé, Baudelaire flâner dans Paris sans être constamment sollicité par des stimuli publicitaires. L’espace gardait une certaine épaisseur, une résistance qui permettait la pensée critique.

Mais le vingtième siècle, avec sa production de masse et sa consommation organisée, a accéléré le processus.

Les banlieues pavillonnaires ont effacé les centres-villes historiques ; les centres commerciaux ont remplacé les places publiques ; la voiture individuelle a détruit les transports collectifs et imposé son tempo, son espace fragmenté. Marc Augé nommera “non-lieux” ces espaces interchangeables — aéroports, autoroutes, chaînes hôtelières — où plus rien ne permet de savoir où l’on se trouve vraiment. Déjà, une première désorientation s’installait : celle de ne plus reconnaître le territoire que l’on traverse.

C’est avec le néolibéralisme triomphant des années 1980 que la dérégulation devient programme explicite et systématique.

Margaret Thatcher proclame d’ailleurs qu’il n’y a pas d’alternative : le marché doit devenir la seule régulation admise. Les frontières économiques tombent les unes après les autres : libre circulation des capitaux, déréglementation financière, privatisation des services publics. Ce qui relevait du commun — l’eau, l’éducation, la santé, les transports — est progressivement marchandisé. L’espace public lui-même change de nature : les places sont privatisées, transformées en extensions de centres commerciaux où toute présence non-consommatrice devient suspecte. La séparation entre temps de travail et temps de vie commence à se fissurer avec l’arrivée des téléphones portables et des ordinateurs personnels. Le bureau peut vous rappeler le soir ; le travail s’invite progressivement dans la sphère domestique. Mais surtout, une homogénéisation mondiale s’opère : les mêmes enseignes dans toutes les villes, les mêmes produits sur tous les continents, les mêmes codes esthétiques partout reproduits.

La mondialisation néolibérale ne produit pas de la diversité mais de l’uniformité : un espace lisse, sans aspérités, où le capital peut circuler sans friction. Annie Le Brun identifie dans cette période le moment où le labyrinthe se met en place : une multiplication apparente des choix qui masque la fermeture réelle de l’horizon.

Vous pouvez choisir entre mille produits, mais tous obéissent à la même logique marchande ; vous pouvez voyager partout dans le monde, mais vous retrouvez partout le même décor standardisé.

C’est une fausse liberté, une diversité de surface qui recouvre une uniformisation profonde.

L’arrivée d’internet et du numérique dans les années 1990-2000 devait, selon ses promoteurs, démocratiser l’accès au savoir et libérer les individus des anciennes tutelles. En réalité, elle a parachevé la destruction des régulations spatiales tout en inaugurant un nouveau type de contrôle, plus insidieux car invisible. Le cyberespace abolit les distances : vous pouvez être simultanément ici et ailleurs, votre présence physique devient secondaire face à votre présence numérique. Les frontières géographiques perdent leur pertinence lorsque l’information circule instantanément et que les transactions s’effectuent en temps réel à l’échelle planétaire. Surtout, la séparation entre espace privé et espace public s’effondre définitivement. Votre domicile n’est plus un refuge : Amazon y livre ses colis, Netflix ses contenus, les réseaux sociaux y font intrusion en permanence via le smartphone devenu prothèse obligatoire. Vous travaillez depuis votre lit, consommez depuis votre canapé, socialisez depuis votre cuisine – tous les registres d’existence se superposent dans le même espace physique réduit, médiatisés par le même écran.

Cette confusion spatiale produit immédiatement une confusion mentale : votre cerveau ne sait plus quand il doit être concentré, détendu, sociable ou au repos.

Les troubles du sommeil explosent parce que la chambre n’est plus seulement lieu de sommeil mais aussi bureau, salle de cinéma, espace de socialisation. L’espace intérieur perd ses cloisons en même temps que l’espace extérieur perd les siennes. Vous ne pouvez plus “fermer la porte” psychiquement puisqu’aucune porte ne sépare plus rien de rien.

Les réseaux sociaux des années 2010 aggravent encore ce processus en imposant une présence continue, une disponibilité permanente, une exhibition obligatoire de soi. Il ne suffit plus d’être : il faut être visible, montrer que l’on existe à travers le flux incessant de publications, de stories, de statuts mis à jour. L’intimité devient impossibilité structurelle dans un monde où tout doit être partagé, photographié, documenté. Le moindre moment de vie ordinaire – un repas, une promenade, une soirée entre amis – doit être capturé et diffusé comme preuve de votre existence sociale.

Cette tyrannie de la visibilité achève de coloniser l’espace intérieur : vous ne pouvez plus simplement vivre une expérience, vous devez simultanément la mettre en scène pour le regard des autres. Votre conscience devient dédoublée, constamment occupée à s’observer elle-même du point de vue hypothétique des followers. Les algorithmes, de leur côté, créent ce que Annie Le Brun nomme le labyrinthe quantitatif : une offre pléthorique qui donne l’illusion de la diversité tout en vous enfermant dans une bulle de recommandations calibrées.

Spotify vous propose des millions de chansons, mais toutes sélectionnées selon vos écoutes passées ; Netflix affiche des milliers de films, mais l’algorithme ne vous montre que ce qui ressemble à ce que vous avez déjà vu. Vous croyez explorer quand vous ne faites que tourner en rond dans un espace balisé, où chacune de vos traces est enregistrée, analysée, monétisée. La recherche elle-même — cette errance de la pensée dont Diderot attendait les plus belles découvertes (rappelle Le Brun & Armanda) — est réduite à une requête qui obtient réponse instantanée. Google ferme la boucle en moins d’une seconde : votre question particulière est intégrée au général, la réponse se referme sur l’interrogation. Plus d’horizon, plus d’inconnu : fini cette distance entre chercher et trouver où se déployait l’imagination.

Avec la pandémie de 2020-2021, le télétravail généralisé parachève la confusion. Le confinement impose à des millions de personnes de vivre, travailler, consommer, se divertir dans le même espace réduit, souvent une seule pièce pour les plus précaires. La désorientation devient pathologie massive : les consultations psychiatriques explosent, les prescriptions d’anxiolytiques battent des records. Mais au lieu de reconnaître que cette confusion spatiale produit nécessairement une confusion mentale, le discours dominant impute ces troubles à la fragilité individuelle, à un manque de résilience personnel. On vous propose des applications de méditation, du yoga en ligne, des podcasts de développement personnel — c’est-à-dire des solutions numériques aux problèmes créés par le numérique, qui ne font qu’approfondir votre dépendance. Pendant ce temps, le capitalisme de surveillance se renforce : les plateformes de visioconférence enregistrent vos réunions, les objets connectés tracent vos moindres mouvements domestiques, les assistants vocaux écoutent vos conversations privées. Votre intérieur le plus intime est devenu extérieur surveillé.

Il n’existe plus de lieu où vous échappez au regard panoptique des algorithmes. Cette abolition de toute zone d’ombre, de tout point obscur, est précisément ce qui rend l’imagination impossible : celle-ci a besoin de recoins, de cachettes, d’espaces soustraits à la pleine lumière pour pouvoir se déployer.

C’est à ce moment — nous y sommes — que se dessine la possibilité d’une nouvelle étape : celle que j’appelle tokenisation généralisée, et dont les prémisses sont déjà là dans les expérimentations crypto, dans les projets de monnaies numériques de banques centrales, dans la prolifération des NFTs et des protocoles blockchain.

Si cette trajectoire se poursuit sans rupture, elle accomplirait ce que le néolibéralisme et le numérique ont préparé : la liquéfaction généralisée de toute stabilité résiduelle.

On peut projeter qu’avec la blockchain et les smart contracts, plus rien n’aurait besoin de frontières physiques ni même de supports matériels. Votre maison pourra devenir token immobilier dont la valeur fluctuerait en temps réel ; votre diplôme devenir credential token transférable ; votre identité devenir portefeuille de tokens biométriques, financiers, réputationnels. Tout ce qui constitue aujourd’hui des repères fixes — la propriété foncière, les qualifications professionnelles, les relations sociales — pourra se dissoudre dans un flux perpétuel de valeurs échangeables. Les crypto-monnaies aboliront les dernières frontières monétaires : circulant instantanément partout, 24/24, sans interruption ni régulation possible. Les NFTs achèveront la marchandisation de l’image et de l’art. Les DAOs imposeront la gouvernance algorithmique où les décisions humaines seront soumises au vote pondéré par tokens détenus. La DeFi éliminera les intermédiaires bancaires pour les remplacer par des protocoles automatiques qui (s’)exécuteront sans pitié ni exception. Chaque domaine de l’existence sera progressivement converti en actif tokenisé négociable sur des marchés liquides.

Cette liquéfaction généralisée produirait la désorientation absolue. Quand tout serait converti en tokens circulant sur des marchés volatils, plus aucun repère ne tiendrait.

Votre appartement, qui était le refuge stable par excellence, deviendra un actif spéculatif dont vous surveillerez le cours sur votre smartphone. Vous ne l’habiterez plus vraiment, vous gérerez un investissement. Votre travail, qui structure aujourd’hui encore tant bien que mal votre identité sociale et votre emploi du temps, se dissoudra en une multitude de micro-missions sur des plateformes où vous serez en permanence en compétition avec des milliers d’autres. Vous ne saurez plus si vous travaillez ou non, puisque gérer votre portfolio de tokens… et ainsi votre survie économique. Vos relations sociales, médiatisées par tokens de réputation, deviendront transactions calculées où chaque interaction serait soupesée selon son impact sur votre score. Vous ne pourrez plus simplement rencontrer quelqu’un, vous évalueriez en permanence comment cette rencontre affecte votre valeur sociale (1). Même votre corps vous échappera : les données biométriques collectées par vos wearables seront vendues, analysées, utilisées pour ajuster vos primes d’assurance ou votre accès au crédit. Vous deviendrez gestionnaire à temps plein d’un portfolio complexe — tokens financiers, tokens d’identité, tokens de réputation, tokens de santé — dont la valeur fluctuera constamment selon des logiques algorithmiques que personne ne maîtrisera vraiment…

L’espace intérieur, à ce stade, se serait complètement effondré. Comment maintenir une vie psychique cohérente quand plus aucune frontière ne séparerait les registres d’existence ? Comment préserver une intimité quand chaque pensée, chaque désir, chaque mouvement serait tracé, enregistré, monétisé ? Comment cultiver une imagination quand chaque moment de vide serait immédiatement comblé par une notification, une suggestion algorithmique, une sollicitation marchande ?

La saturation deviendrait totale : votre attention serait capturée en permanence, fragmentée en micro-intervalles incompatibles avec toute pensée suivie.

On peut dès lors projeter que les pathologies mentales deviendront la norme…

Si cette logique se poursuit, vers les années 2040, la réalité augmentée généralisée achèvera de dissoudre la distinction entre réel et virtuel.

Des lunettes AR devenues obligatoires pour accéder aux services de base superposeront en permanence des informations numériques au monde physique. Chaque objet que vous regarderez affichera son prix, ses reviews, ses tokens associés ; chaque personne que vous croiserez affichera son score de réputation, ses tokens détenus, ses affiliations communautaires.

Vous ne pourrez plus simplement voir : votre vision serait constamment médiatisée, augmentée, annotée par des algorithmes. L’expérience directe du monde deviendrait impossible.

Les enfants nés dans cette décennie ne connaîtront jamais ce que c’était que de regarder le ciel sans qu’apparaissent des publicités, ou de contempler un arbre sans que s’affiche sa valeur en carbon credits. Pour eux, le monde nu, non-annoté, sera aussi inconcevable que l’est pour nous le monde pré-industriel.

L’espace extérieur sera devenu entièrement codé, numérisé, tokenisé ; et l’espace intérieur ne serait plus que l’écho vide de cette colonisation totale.

En prolongeant cette projection jusqu’en 2070, si aucune rupture n’intervient, la déterritorialisation sera totalement accomplie. Les humains vivront dans des flux perpétuels — de données, de tokens, d’images — sans plus aucun ancrage spatial ou temporel stable. Les notions mêmes de “lieu” et de “moment” auront perdu leur sens : on sera simultanément partout et nulle part, constamment connecté mais jamais vraiment présent. L’architecture physique elle-même sera devenue secondaire, simple infrastructure pour les data centers et les réseaux. Les villes seront des surfaces d’affichage pour réalités augmentées infiniment reconfigurables selon les préférences tokenisées de chacun.

Le partage d’un monde commun, condition de toute politique, de tout être-ensemble, sera impossible. Et l’espace intérieur, vidé de toute substance propre, ne serait plus que chambre d’écho des sollicitations externes…

La conscience humaine, qui se définissait par sa capacité à prendre distance, à réfléchir, à imaginer d’autres possibles, se serait réduite à une fonction réactive optimisant en temps réel ses réponses aux stimuli algorithmiques. Ce ne serait même plus servitude, car la servitude suppose encore un sujet qui pourrait se reconnaître comme asservi. Ce serait dissolution pure et simple du sujet dans les flux qui le traversent.

Mais ces projections ne sont pas fatalités. Elles décrivent une trajectoire possible si la logique actuelle se poursuit sans rupture révolutionnaire. Annie Le Brun demandait : “Qui sommes-nous encore pour accepter de nous laisser dépouiller de ce que nous sommes ?” Cette question reste ouverte, urgente, vitale. Elle suppose qu’il reste encore un “nous” capable de se la poser, un espace intérieur non encore totalement colonisé d’où pourrait surgir le refus et la conscience.

C’est dans les fissures du système, dans les points obscurs qui résistent encore à la pleine lumière de la quantification totale, dans les pratiques qui maintiennent vivante l’expérience d’une autre façon d’habiter le monde et soi-même, que se joue aujourd’hui la possibilité que ces projections ne se réalisent pas.

Retracer ce processus de désintégration progressive n’a de sens que pour mieux identifier où nous en sommes. Et ce que nous voulons : la reconquête d’espaces intérieurs structurés, orientés, capables de profondeur et d’imagination, et qui font qu’une vie humaine n’est pas simple gestion optimisée d’un portfolio de tokens mais existence singulière ouverte sur l’infini.


(1) Dans son roman Super triste histoire d’amour, Gary Shteyngart (2010) a imaginé ses personnages portant des dispositifs appelés “äppäräti” qui affichent en temps réel des informations sur les personnes qu’ils croisent : scores de crédit, attractivité physique (“fuckability” dans l’original), données personnelles, etc.


En savoir plus sur pointsdancrage.fr

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

En savoir plus sur pointsdancrage.fr

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture