Lorsque Marx analyse la forme-valeur dans le premier chapitre du Capital, il ne décrit pas une représentation mentale ou une convention sociale arbitraire, mais une abstraction sociale réelle qui s’accomplit objectivement dans l’échange marchand lui-même : pour que des marchandises hétérogènes puissent s’échanger (tant de blé contre tant de toile), il faut qu’elles deviennent commensurables, c’est-à-dire réductibles à une substance commune malgré leurs différences qualitatives irréductibles. Cette substance commune n’est ni une propriété naturelle des choses ni une pure construction idéelle, mais le travail humain abstrait, c’est-à-dire le travail considéré indépendamment de sa forme concrète particulière (tisser, moudre, forger), réduit à pure dépense de force de travail humaine indifférenciée, mesurable quantitativement en temps. L’échange marchand opère donc une double abstraction : il abstrait du travail concret (le geste spécifique du tisserand) pour ne retenir que le travail abstrait (x heures de travail social moyen), et il abstrait des qualités sensibles de la marchandise (la texture de la toile, son utilité spécifique) pour ne retenir que sa valeur d’échange quantifiable. Cette opération d’abstraction n’est pas effectuée mentalement par un sujet pensant mais réellement accomplie par le processus social d’échange lui-même : c’est l’acte matériel d’échanger qui rend effectivement commensurables des choses qualitativement incomparables, et cette réduction n’existe que dans et par ce rapport social historiquement déterminé qu’est la production marchande capitaliste. (1)
Le point en 2025 : l’algorithme, tel qu’il est actuellement conçu, déployé et contrôlé dans le capitalisme numérique, accomplit exactement la même opération d’abstraction réelle que l’échange marchand, mais cette fois explicitement codifiée, automatisée et accélérée : il ne « représente » pas l’abstraction sociale, il la réalise techniquement, matériellement, dans le silicium et les flux électriques. Quand un algorithme de matching sur une plateforme d’emploi compare des candidats pour déterminer le « meilleur fit » il accomplit précisément ce que l’échange marchand accomplit avec les marchandises : il réduit des singularités qualitatives irréductibles (ce candidat unique avec son histoire, ses compétences situées, sa manière propre de travailler) en quantités comparables (scores numériques, classements, probabilités de performance), opérant une abstraction qui efface méthodiquement toute la richesse qualitative pour ne retenir qu’une mesure homogène. Cette réduction n’est pas un « biais » de l’algorithme qu’on pourrait corriger en le rendant « plus juste » ou « moins discriminatoire », mais constitue sa fonction essentielle dans le contexte capitaliste : produire de l’équivalence là où il n’y a que différence qualitative, exactement comme la forme-valeur produit de l’équivalence là où il n’y a qu’hétérogénéité concrète.
Un exemple pour saisir cette identité structurelle : un algorithme de pricing dynamique sur une plateforme comme Uber détermine en temps réel le prix d’une course en fonction de l’offre (nombre de chauffeurs disponibles), de la demande (nombre de clients cherchant une course), des conditions météo, du trafic et de l’historique du client, produisant un prix qui fluctue constamment. Ici l’algorithme ne crée pas la valeur, mais fixe le prix en opérant la commensuration algorithmique instantanée des éléments du marché. L’algorithme réalise ainsi ce que le marché réalisait auparavant socialement : la détermination du prix par l’interaction entre offre et demande, mais cette fois de façon instantanée, automatisée, prédictive. L’algorithme n’est pas une « représentation » du marché, il est le marché lui-même sous forme codifiée : les rapports sociaux d’échange sont littéralement implémentés dans les lignes de code qui calculent le prix. (2) Le but : que ce prix, fixé algorithmiquement, s’écarte de la valeur réelle créée par le travail afin de permettre à la plateforme d’extraire une rente en capturant la différence entre la valeur (déterminée par le temps de travail) et le prix (fixé algorithmiquement selon des critères d’optimisation du profit).
Conclusion #1 | L’algorithme n’est pas extérieur au marché qu’il « observerait », il est l’opération même par laquelle des éléments sociaux deviennent marché, accomplissant ainsi techniquement ce que l’échange marchand accomplissait socialement, mais de façon automatisée, accélérée et explicitement codifiée.
Cette réalité devient encore plus manifeste et littérale avec la tokenisation blockchain : un token est l’unité discrète élémentaire de valeur d’échange directement codée numériquement. Quand on créera 10 millions de tokens représentant un Picasso, on n’aura pas créé une « représentation numérique » d’un bien physique existant ailleurs, on aura créé effectivement 10 millions d’unités de valeur d’échange abstraite qui n’existeront que comme lignes dans un registre distribué, exactement comme la valeur d’une marchandise n’existe que comme rapport social cristallisé. Le token ne crée pas la valeur – qui provient du travail artistique de Picasso et reste ancrée dans l’œuvre physique –, mais fragmente et rend spéculable la valeur d’échange, c’est-à-dire le prix marchand du tableau.
Le token n’est pas un symbole de valeur, il est valeur d’échange sous forme numérique pure, c’est-à-dire détachée de tout support matériel spécifique (on pourra posséder le token sans jamais voir le tableau), quantifiable exactement (0,0001% du tableau = exactement 1 token), échangeable instantanément (transaction en 30 secondes), divisible infiniment (on pourra créer des fractions de tokens).
Quant au smart contract qui gère ces tokens, il n’est pas un « contrat représenté numériquement » mais l’automatisation algorithmique du rapport social d’échange lui-même : le code définit qui possède quoi, qui peut transférer à qui, quelles commissions sont prélevées, quels droits sont attachés à chaque token, et ces règles s’exécutent automatiquement sans intervention humaine dès que les conditions sont remplies. Le smart contract accomplit ainsi techniquement ce que le contrat juridique traditionnel accomplissait socialement : formaliser, objectiver, rendre exécutoire un rapport social d’échange, mais cette fois de façon entièrement algorithmique, évacuant toute médiation humaine. Le code est le rapport social sous forme cristallisée, automatisée, accélérée.
Conclusion #2 | Comprendre la théorie marxiste de la valeur comme abstraction sociale réelle permet donc de saisir ceci : ce que font réellement les algorithmes et pourquoi ils ne sont ni neutres ni réformables dans le cadre du capitalisme. De même que Marx montre que la valeur n’est pas une propriété des choses mais un rapport social qui requiert l’abstraction du travail concret en travail abstrait, nous devons comprendre que, dans les rapports sociaux actuels de production, l’algorithme n’est pas un outil technique externe mais l’incarnation codifiée de cette même opération d’abstraction. En transformant des singularités qualitatives (individus, relations, expériences, compétences) en quantités abstraites comparables (scores, prix, tokens), il accomplit numériquement ce que l’échange marchand accomplissait socialement.
La différence est que là où l’abstraction sociale classique s’effectuait dans le dos des acteurs via le processus aveugle du marché (personne ne « décide » consciemment du prix, qui émerge de l’interaction entre offre et demande autour de la valeur créée par le travail), l’abstraction algorithmique est explicitement programmée – et donc visible dans le code – et délibérément optimisée par les concepteurs de systèmes. (3) Cette centralisation du pouvoir marchand sous forme algorithmique ne libère pas de l’exploitation capitaliste mais l’intensifie en éliminant les interstices de résistance que la lenteur et l’opacité des marchés traditionnels laissaient subsister.
Devant cette nouvelle réalité, vouloir un « algorithme non-réducteur » qui respecterait la singularité qualitative est donc aussi contradictoire que vouloir une « marchandise non-abstraite » qui respecterait la spécificité concrète du travail. Autant demander à la forme-algorithme de ne pas être ce qu’elle est structurellement, ou demander au capital de ne pas être capital.
Conclusion #3 | La critique ne peut pas se contenter de dénoncer les « biais algorithmiques » ou de réclamer des « algorithmes plus justes », elle doit attaquer le rapport social capitaliste qui détermine et s’incarne dans la forme-algorithme, sachant que la transformation de ces rapports sociaux impliquera nécessairement une transformation radicale des finalités et usages, et donc des architectures algorithmiques elles-mêmes.
Dernier point : avec la tokenisation blockchain couplée à l’IA agentique, cette identité entre abstraction sociale et abstraction algorithmique atteindra son accomplissement : l’existence humaine entière sera fragmentée en tokens (unités discrètes de valeur d’échange), ces tokens seront valorisés algorithmiquement en temps réel sur des marchés automatisés, et des IA décideront automatiquement des échanges selon des critères d’optimisation codés. La boucle sera bouclée : le rapport social capitaliste deviendra intégralement algorithmique, l’algorithme deviendra intégralement le rapport social. Cette identité signifiera que les rapports d’exploitation, d’échange et d’extraction qui structurent le capitalisme ne s’accompliront plus à travers des médiations humaines et institutionnelles que la technique viendrait assister, mais seront directement codés dans et automatiquement exécutés par les algorithmes eux-mêmes : l’extraction de survaleur s’opérera via des algorithmes qui prélèveront automatiquement des commissions sur chaque transaction, la formation des prix sera calculée algorithmiquement en temps réel sans négociation humaine, la propriété sera définie performativement par les tokens blockchain plutôt que par des titres juridiques, les échanges s’exécuteront via smart contracts sans intervention d’aucun intermédiaire humain. Il n’y aura plus de médiation, plus d’opacité, plus d’écart entre la structure sociale abstraite et son implémentation technique concrète : le code sera la structure, l’exécution de l’algorithme sera la reproduction du rapport social, le token sera la valeur d’échange spéculative.
Rappel : cette automatisation algorithmique de la circulation marchande et de l’extraction rentière ne supprime pas le fondement de la valeur dans le travail exploité, mais elle intensifie l’extraction en prélevant des rentes monopolistiques sur la différence entre valeur créée (par le travail) et prix capté (par l’algorithme).
Conclusion #4 | D’outil technique que le capitalisme utilisait pour ses fins, l’algorithme devient le capitalisme lui-même sous sa forme technique contemporaine : non plus un moyen auxiliaire qu’on pourrait réorienter vers d’autres finalités, mais l’incarnation directe, immédiate, opératoire de l’abstraction sociale marchande qui définit ce mode de production.
Lire aussi : Penser la tokenisation comme concept critique du capitalisme actuel
(1) La distinction entre valeur & prix est essentielle : la valeur est déterminée par le temps de travail socialement nécessaire à la production de la marchandise, tandis que le prix se forme dans l’échange et fluctue autour de cette valeur selon l’offre et la demande ; la valeur provient du travail exploité, le prix de la circulation marchande.
(2) Les variables de l’algorithme (nombre de chauffeurs, demande estimée, élasticité-prix) ne « représentent » pas des grandeurs économiques préexistantes qu’elles modéliseraient approximativement, elles produisent effectivement ces grandeurs par leur calcul même. Ainsi l’algorithme n’est-il pas un outil de représentation passive qui ‘découvrirait’ des prix préexistants ou ‘modéliserait’ approximativement un marché qui existerait indépendamment de lui, il constitue le marché en tant que tel en opérant une transformation des réalités sociales hétérogènes préexistantes (chauffeurs, clients, déplacements, besoins) en rapport marchand quantifié et automatisé. Les variables de l’algorithme s’appuient certes sur des grandeurs réelles (nombre de chauffeurs effectifs, demandes effectives, valeur créée par le travail du chauffeur), mais elles ne les ‘représentent’ pas au sens où elles les restitueraient telles quelles : elles les transforment en les rendant commensurables et calculables selon la logique marchande, produisant ainsi le prix comme grandeur spécifique plutôt que le ‘découvrant’ comme s’il préexistait au calcul.
(3) Dans un marché traditionnel, si un vendeur fixe des prix abusifs, les clients peuvent négocier, boycotter, s’organiser collectivement, et le vendeur doit ajuster progressivement sur plusieurs jours, laissant du temps pour la résistance sociale. Avec l’algorithme Uber, le prix est fixé instantanément selon une formule opaque pour l’utilisateur, non-négociable, et s’ajuste en temps réel avant que toute résistance collective ne puisse s’organiser. L’algorithme rend donc visible pour Uber (qui voit toutes les variables dans son code) ce qui était opaque pour tous dans le marché traditionnel, manipulable par Uber seul ce qui était diffus entre multiples acteurs, et instantané ce qui prenait du temps.
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