[notes pour une dérive contrôlée]

Spéculation rentière ou mutation systémique ? Le paradoxe de la tokenisation

La théorie marxiste de la valeur est indépassable sur un point fondamental : seul le travail social crée de la valeur nouvelle, et toute spéculation n’est que redistribution de la plus-value extraite dans ce processus d’exploitation. Les tokens, NFTs et autres crypto-actifs ne produisent rien ; ils réorganisent les droits sur une valeur produite dans la sphère productive réelle. Pourtant, la tokenisation accomplit une mutation qualitative qui, sans abolir cette loi, la déforme jusqu’à la rendre méconnaissable : le passage de la financiarisation comme parasitage de l’économie productive à la financiarisation comme organisation totale du métabolisme social… Quand la spéculation devient le mode même de reproduction de l’existence.

Ce nouveau système transforme chaque fragment tokenisé de la vie en objet d’évaluation spéculative permanente : demain, “capital humain”, réputation sociale et empreinte carbone de chacun fluctueront 24/24 sur les marchés. La compétition ne s’exercera plus seulement entre spéculateurs professionnels captant des rentes, mais entre tous les individus contraints de (se) “performer” continuellement pour maintenir la valeur de leurs tokens existentiels.

La tokenisation permettra ainsi de capturer de la rente (pas d’extraire de la valeur) par fragmentation infinie de l’existant en unités spéculables. Elle organisera un système de ponction généralisée sur la valeur produite dans la sphère productive – une accumulation par dépossession absolue où la vie elle-même devient portefeuille d’actifs…

Cette dynamique révèle l’aboutissement du paradoxe que Marx anticipait dans les Grundrisse : le capital tend vers un état où il voudrait s’accumuler sans passer par le travail vivant, tout en ne pouvant échapper à cette unique source de valeur. Face à cette contradiction, le capitalisme numérique simule la création de valeur par la tokenisation universelle, créant infiniment de nouveaux marchés, accélérant vertigineusement la circulation et transformant chaque interaction en micro-transaction. Nous aurions en quelque sorte affaire à ce que Robert Kurz appelait un “capitalisme zombie” : un système qui, incapable de générer une accumulation réelle par le travail productif, continue à fonctionner dans l’agonie…

La tokenisation représente donc l’intensification extrême de la spéculation rentière classique : c’est toujours et uniquement la plus-value extraite du travail social productif qui est disputée, mais avec une échelle, une vitesse et une sophistication inédites. Tout deviendra bientôt prétexte à captation de rente – notre attention, nos données, nos relations… – dans une cannibalisation accélérée de la même base productive qui ne cesse pourtant de se rétrécir. Le capitalisme numérique, poussé à son paroxysme via la tokenisation, accomplira ainsi le paradoxe ultime du capital : un système qui multiplie frénétiquement les titres de propriété sur la valeur tout en détruisant les conditions mêmes de production de cette valeur, transformant bientôt l’humanité entière en casino perpétuel où des masses croissantes de tokens se disputeront une plus-value déclinante…

En résumé : la tokenisation constituera moins une mutation du capitalisme qu’une organisation toujours plus sophistiquée du parasitisme sur un corps productif moribond. Le tout en masquant sous l’innovation technologique l’épuisement historique du mode de production capitaliste et l’urgence de son dépassement révolutionnaire…


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