La tokenisation, processus par lequel toute dimension de l’existence est systématiquement fragmentée en unités numériques discrètes quantifiables, échangeables et spéculables en continu sur des marchés financiers globaux, ne constitue pas une simple innovation technique neutre dans la finance, mais représente l’accomplissement et la radicalisation d’un processus historique de réification capitaliste. En analysant successivement la tokenisation de l’art numérique (2017-2025), l’extension de cette logique à l’art physique traditionnel avec l’exemple du Picasso (horizon 2030), puis la dystopie de la tokenisation intégrale de l’individu lui-même (horizon 2035-2050), je vais tenter de saisir la trajectoire cohérente (inexorable ?) qui mène de la marchandisation des œuvres à la fragmentation spéculative de l’humain lui-même. Une progression qui n’est ni accidentelle ni déterminée technologiquement, mais qui constitue la logique immanente du capital poussée à son terme : tout rendre liquide, tout fragmenter pour multiplier les transactions, tout financiariser pour extraire de la rente à chaque point, tout détacher de son sens et de sa matérialité pour le soumettre à la spéculation algorithmique permanente. Naturellement, chaque étape prépare et normalise la suivante, créant infrastructures techniques, cadres légaux, habitudes sociales & légitimations idéologiques qui rendront progressivement impossible toute résistance individuelle, voire toute résistance collective.
I. La tokenisation de l’art numérique : la phase pionnière (2017-2025)
La tokenisation de l’art numérique via les NFT (Non-Fungible Tokens) constitue la phase inaugurale et expérimentale du processus, émergeant visiblement avec les CryptoKitties en 2017 et explosant en 2020-2021 avec des ventes atteignant des dizaines de millions de $, dont l’emblématique “Everydays: The First 5000 Days” de l’artiste Beeple vendu pour 69,3 millions de dollars chez Christie’s en mars 2021. Ce qui se présente idéologiquement comme une démocratisation révolutionnaire de l’art permettant enfin aux artistes numériques d’être rémunérés justement grâce à la rareté artificielle créée par la blockchain masque en réalité plusieurs opérations de réification : la réduction de la valeur culturelle complexe d’une œuvre (travail réel de création, signification symbolique, inscription historique, travail créatif incarné, relations sociales tissées, affects produits) en données fragmentaires à des fins de manipulations spéculatives ; le détachement radical entre la propriété du token (ligne dans un registre blockchain) et l’œuvre elle-même (image librement copiable et téléchargeable par tous) transformant la possession en pure abstraction spéculative sans rapport sensible ou esthétique ; et la création d’un marché de spéculation pure où 95% des transactions visent le profit rapide plutôt que l’appréciation artistique, avec des phénomènes de wash trading (acheter et vendre à soi-même pour gonfler artificiellement les prix), de pump and dump, et de bulles spéculatives suivies de krachs…
L’analyse des motivations réelles révèle que les acheteurs de NFT artistiques agissent principalement par spéculation financière pure (espérer revendre plus cher, souvent en quelques jours ou semaines), par stratégie de manipulation de marché (comme l’acheteur de Beeple qui possédait déjà des tokens liés à cet artiste et faisait donc monter ses propres actifs en achetant publiquement à prix record), par recherche de statut social dans la communauté crypto (posséder le NFT le plus cher confère prestige et influence), avec une part infinitésimale relevant de l’appréciation artistique authentique ou du soutien sincère aux créateurs. Du côté des artistes, la tokenisation offre certes une opportunité légitime de monétiser enfin un travail numérique qui ne se vendait pas auparavant et d’obtenir des sous automatiques programmés à chaque revente (typiquement 10% via smart contract), mais cette aubaine s’inscrit dans une bulle spéculative consciente dont les artistes savent qu’elle est temporaire. Elle les transforme donc progressivement en traders de leurs propres tokens, devant optimiser leur production selon les signaux du marché plutôt que selon leur démarche artistique propre.
Pendant ce temps, cette phase pionnière des NFT artistiques remplit une fonction idéologique et normalisatrice décisive : en présentant la tokenisation comme innovation positive, progressiste, démocratique (“posséder un Beeple pour seulement 30$ !”) et tendance (adoption par des célébrités, médiatisation massive…), elle habitue progressivement et massivement une génération entière à l’idée que tout peut et doit être fragmenté en tokens négociables, que la propriété numérique vérifiable sur blockchain est légitime et désirable, et que la spéculation permanente sur des actifs volatils est moralement légitime. Les résistances critiques (dénonciations de la bulle spéculative, du coût énergétique catastrophique du Bitcoin et d’Ethereum avant la preuve d’enjeu, de l’arnaque généralisée, de la destruction du sens artistique, de l’aliénation…) restent minoritaires et marginalisées… tandis que le discours dominant techno-optimiste célèbre la “révolution NFT” et prépare l’extension du processus bien au-delà de l’art numérique. Car si on accepte qu’une image JPEG puisse être tokenisée et vendue pour des millions alors qu’elle reste librement téléchargeable, si on accepte cette séparation radicale entre le token (propriété abstraite) et l’objet (accessible à tous), si on accepte que l’art devienne pur actif spéculatif tradé algorithmiquement par des millions qui ne savent même pas ce qu’est l’œuvre, alors on a accepté le principe fondamental qui permettra de tokeniser ensuite l’art physique, puis l’immobilier, puis les compétences, puis l’identité, puis finalement l’humain lui-même dans son intégralité…
L’infrastructure technique, économique et juridique construite durant cette phase (plateformes d’échange comme OpenSea valorisées à des milliards, protocoles blockchain standardisés, smart contracts éprouvés, marchés de liquidité établis, cadres légaux émergents reconnaissant la propriété des tokens, légitimité culturelle progressive avec des institutions prestigieuses comme Christie’s organisant des ventes NFT) constitue la fondation matérielle sur laquelle s’appuiera toute l’extension future de la tokenisation. Les leçons apprises (comment créer artificiellement de la rareté numérique, comment manipuler les marchés légalement, comment gamifier les interfaces pour créer l’addiction, comment fragmenter la propriété pour élargir le marché, comment automatiser les royalties et l’extraction de rente via smart contracts) seront bien-sûr réappliquées et perfectionnées dans les phases suivantes…
II. La tokenisation de l’art physique : un saut qualitatif (exemple : un Picasso, horizon 2030)
L’extension de la logique de tokenisation à l’art physique traditionnel, dont l’annonce de BlackRock concernant la tokenisation massive d’actifs réels marque l’accélération spectaculaire et imminente, représente un saut qualitatif décisif par rapport aux NFT purement numériques car elle démontre concrètement et visiblement que même ce qui semblait ontologiquement résister à la fragmentation (l’œuvre physique unique, matérielle, historique comme un tableau de Picasso) peut être pulvérisé en millions de tokens circulant instantanément sur des marchés globaux.
Prenons l’exemple concret d’un collectionneur possédant “Les Femmes d’Alger (Version O)” de Picasso, tableau unique vendu 179 millions de $ en 2015 et valant approximativement 300 millions en 2030, qui décide de le tokeniser avec l’aide de BlackRock ou d’une grande banque : on crée une société écran (Special Purpose Vehicle) possédant légalement le tableau physique qui reste dans un coffre-fort ultra-sécurisé, on déploie un smart contract créant 10 millions de tokens représentant chacun 0,00001% de propriété du tableau avec un prix initial de 30 $ par token, le propriétaire garde 5 millions de tokens (50%) et vend les 5 millions restants au public récupérant ainsi 150 millions de $ en liquidité tout en conservant la moitié de la propriété, et ces tokens deviennent immédiatement échangeables 24/7 sur des plateformes avec cotation en temps réel, volatilité permanente, et possibilité de créer des produits dérivés financiers (futures, options, indices d’art tokenisé). Cette opération apparemment technique accomplit en réalité plusieurs transformations ontologiques radicales et irréversibles qui changent fondamentalement la nature même de l’œuvre et de notre rapport à elle.
La première transformation est la granularisation / fragmentation infinitésimale : l’œuvre ontologiquement une et indivisible (il existe UN SEUL tableau physique de Picasso) est pulvérisée en 10 millions de grains numériques indépendants, chacun circulant séparément, possédé potentiellement par des millions de personnes différentes qui n’auront jamais aucun rapport physique ou sensible au tableau lui-même, transformant ainsi l’unicité irréductible en multiplicité abstraite et l’indivisibilité matérielle en divisibilité numérique infinie. La 2e transformation est la liquidation et fluidification totales : là où vendre le tableau physique nécessitait 6 à 18 mois de processus (trouver un acheteur parmi les quelques dizaines de milliardaires capables de débourser 300 millions, organiser expertises et authentifications, passer par Christie’s ou Sotheby’s avec leurs commissions de 10-15%, transporter physiquement l’œuvre avec assurances colossales), vendre un token prend désormais 30 secondes sur une plateforme avec des frais de 0,1-0,5%, le marché fonctionnant sans interruption 24/7/365, et cette liquidité totale transforme l’œuvre stable et lente en flux financier pur circulant à vitesse maximale. La 3e transformation est la volatilité spéculative extrême : là où le prix du Picasso physique évoluait lentement sur des années voire des décennies avec des évaluations ponctuelles par des experts lors de ventes rares, le prix du token fluctue désormais chaque seconde selon l’offre et la demande algorithmique, pouvant varier de ±15% en une seule journée (soit ±45 millions de dollars de “valeur” apparue ou disparue) sans que le tableau ait matériellement changé d’un atome, transformant ainsi une œuvre-refuge stable en actif hyper-volatil soumis au casino spéculatif permanent. La 4e transformation, peut-être la plus violente symboliquement, est le détachement radical et l’aliénation totale : posséder 0,001% du Picasso tokenisé ne donne strictement aucun accès au tableau réel (vous ne pouvez ni le voir quand vous voulez, ni décider de l’exposer, ni même savoir où il se trouve exactement dans son coffre), vous ne possédez qu’une ligne abstraite dans un registre numérique blockchain, un nombre fluctuant sur votre écran de téléphone que vous consultez compulsivement pour voir s’il monte ou baisse, et votre “propriété” est ainsi devenue pure abstraction spéculative totalement détachée de tout rapport sensible, esthétique, culturel ou même matériel à l’œuvre elle-même qui devient fantôme invisible. La 5e transformation est la réification intégrale et l’écrasement du qualitatif : toute la richesse culturelle incommensurable de cette œuvre majeure (son dialogue avec Delacroix et Matisse, sa signification historique dans l’œuvre tardive de Picasso, ses qualités esthétiques complexes de composition et de couleur, son statut de patrimoine de l’humanité, l’expérience phénoménologique unique de la contempler physiquement) est broyée en UN SEUL nombre fluctuant affiché comme “PICASSO-WOA : 33,27$ (+2,4%)”, et ce nombre devient la seule chose qui compte pour les millions de détenteurs de tokens qui ne savent même pas ce qu’est le tableau, ne l’ont jamais vu, ne le verront jamais, et s’en fichent totalement car ils ne tradent qu’un ticker dans leurs algorithmes de spéculation. La 6e transformation est la financiarisation ultime : le Picasso cesse d’être une œuvre d’art pour devenir substrat d’une pyramide complexe de produits financiers dérivés (on peut acheter des futures sur PICASSO-WOA pariant sur le prix dans 6 mois, des options donnant le droit d’acheter à prix fixé, des indices regroupant 50 œuvres tokenisées comme un ETF d’actions, utiliser ses tokens comme collatéral pour emprunter), et émergent des fonds d’investissement spécialisés qui achètent des portfolios diversifiés d’œuvres tokenisées exactement comme on investit en bourse, avec des analystes financiers publiant des rapports sans jamais mentionner la moindre qualité artistique.
Les acteurs de ce marché tokenisé du Picasso révèlent la violence sociale et la répartition inégale des profits : le propriétaire initial extrait 150 millions de liquidité immédiate tout en gardant 50% de l’œuvre et peut utiliser ses tokens restants comme collatéral, les investisseurs institutionnels (hedge funds, family offices) achètent massivement, puis manipulent le marché via des stratégies de pump and dump (créer du volume artificiel pour faire monter le prix), les plateformes d’échange (Coinbase, Binance, plateformes spécialisées art) prélèvent des commissions sur chaque transaction et gagnent des millions, les market makers et traders algorithmiques extraient de la valeur via arbitrage et trading haute fréquence sans aucun rapport à l’art mais simplement en exploitant les inefficiences du marché en microsecondes, tandis que les petits investisseurs — qui achètent au pic perdent massivement quand le prix redescend — constituent le carburant économique du système (leurs pertes = profits des autres acteurs).
Le paradoxe ontologique total est que le tableau physique de Picasso reste exactement au même endroit —dans son coffre-fort —, n’a pas bougé d’un millimètre et reste rigoureusement identique à lui-même, mais sa représentation numérique a créé un univers spéculatif parallèle totalement déconnecté de l’œuvre elle-même où circulent frénétiquement 10 millions de tokens, où le prix fluctue chaque seconde, où se produisent des millions de transactions quotidiennes, où se construisent des produits dérivés complexes, où des milliards de dollars de volume spéculatif s’échangent, et où des milliers de traders algorithmiques achètent et vendent sans jamais savoir qu’il s’agit d’un Picasso ni même ce qu’est la peinture.
Ce saut qualitatif de l’art numérique à l’art physique tokenisé change radicalement la dimension du phénomène et ses implications : si même un chef-d’œuvre unique et matériel de Picasso, symbole absolu de l’art comme refuge du qualitatif et de l’incommensurable, peut être pulvérisé en millions de tokens spéculatifs, alors littéralement TOUT peut être tokenisé selon la même logique, et le principe est désormais accepté et normalisé qui permettra d’étendre inexorablement le processus à l’immobilier (votre appartement fragmenté en 100,000 tokens échangeables), aux objets de luxe (voitures de collection, vins rares, montres), aux droits immatériels (brevets, propriété intellectuelle, droits d’auteur), puis aux compétences humaines (skill tokens), à l’identité (identity tokens), à la santé (health tokens), aux relations sociales (social tokens), au génome (genetic tokens), et finalement à l’humain lui-même dans son intégralité existentielle. L’infrastructure construite pour tokeniser le Picasso (plateformes, smart contracts, cadres légaux, marchés de liquidité, produits dérivés, légitimité institutionnelle avec BlackRock et Christie’s) sera réutilisée et perfectionnée pour tokeniser progressivement tous les autres domaines, créant des effets de réseau et de dépendance au sentier qui rendront le processus de plus en plus difficile à arrêter…
III. La tokenisation de l’individu : la dystopie accomplie (horizon 2035-2050)
La trajectoire logique et inexorable de la tokenisation, si elle n’est pas débarrassée du capitalisme, conduit nécessairement et systématiquement à la fragmentation de l’individu lui-même en portefeuille de tokens échangeables et spéculables. Ce processus est déjà fragmentairement en cours aujourd’hui (Basic Attention Token monétisant votre attention, projets de health data tokens, skill badges LinkedIn, reputation scores Uber/Airbnb, ISA ou Income Share Agreements vendant vos revenus futurs), mais qui devrait s’accélérer entre 2030 et 2040 pour aboutir vers 2050 à une situation où chaque dimension significative de notre existence sera systématiquement tokenisée : identité civile fragmentée en identity tokens (citoyenneté, passeport, permis, certificat de naissance, preuve de résidence comme tokens séparés), compétences professionnelles en skill tokens quantifiés et dépréciables, réputation en reputation tokens agrégés de multiples sources, santé en health tokens continuellement mis à jour, temps en time tokens vendables (1,840 heures disponibles cette année, chaque heure = 1 token valant 50-150€ selon demande), relations sociales en social tokens (845 connexions professionnelles, 12,000 followers = influence tokenisée, 450 relations de confiance certifiées), production créative en creative tokens (chaque article, design, idée = NFT ou contribution tokenisée), attention en attention tokens tracés et monétisés, génome en genetic tokens, et revenus futurs (où des investisseurs possèdent littéralement des pourcentages de vos gains sur 20-30 ans). Cette existence entièrement fragmentée et tokenisée ne relève plus de la science-fiction mais constitue la continuation logique et techniquement réalisable d’un processus déjà amplement engagé, économiquement rationnel pour le capital (chaque nouveau domaine tokenisé = nouveaux marchés, nouvelles transactions, nouvelles rentes), politiquement probable (acteurs puissants comme BlackRock poussent massivement), et socialement en voie de normalisation progressive par habituation et absence de résistance organisée capable de l’arrêter.
Le fonctionnement concret de ce système dystopique révèle une logique implacable d’extraction, de contrôle et d’exclusion : dès la naissance, un wallet numérique officiel est créé automatiquement contenant les premiers tokens (identity, genetic suite au séquençage ADN systématique, health initiaux), puis tout au long de l’éducation chaque cours validé, chaque diplôme, chaque note génère des skill tokens qui s’accumulent dans le portfolio personnel remplaçant progressivement les diplômes traditionnels jugés trop globaux et insuffisamment granulaires, à l’entrée sur le marché du travail les algorithmes RH scannent automatiquement le wallet complet et calculent un score en 30 secondes déterminant acceptation ou refus sans intervention humaine, durant toute la vie professionnelle les time tokens sont vendus quotidiennement (8h de travail), les skill tokens “loués” temporairement aux employeurs, la réputation professionnelle fluctue selon performance mesurée algorithmiquement, les creative tokens générés par le travail alimentent le portfolio, dans la vie sociale constante chaque interaction génère ou détruit des social tokens, la réputation citoyenne monte ou baisse selon comportements tracés (respect du code de la route, paiement des impôts, consommation responsable ou non), l’influence tokenisée fluctue selon activité en ligne, en santé permanente les wearables mesurent tout et mettent à jour les health tokens en temps réel avec ajustement automatique des tarifs d’assurance, et pour accéder à n’importe quel service significatif (emploi qualifié, crédit bancaire, assurance santé, logement décent, relations valorisées, éventuellement reproduction si matching génétique tokenisé), il faut présenter son wallet et avoir les “bons” tokens aux “bons” niveaux. Dit autrement : mise en place d’une société de scoring généralisé et de hiérarchisation algorithmique permanente où notre valeur sociale entière sera littéralement réduite à un ensemble de nombres fluctuants déterminant ce à quoi nous aurons droit et ce qui nous sera structurellement interdit.
L’émergence de marchés financiers d’humains constitue le point d’accomplissement horrifiant de cette logique : des Income Share Agreements tokenisés permettent à des jeunes de vendre 10% de leurs revenus futurs sur 30 ans contre liquidité immédiate (100,000€), ces pourcentages sont fragmentés en milliers de tokens échangés sur des marchés avec cotation en temps réel, des Human Capital Funds diversifiés investissent dans des portfolios de 1 000 jeunes en pariant que certains réussiront spectaculairement compensant les échecs des autres, des marchés de prédiction permettent de parier sur le futur des individus (“Kevin deviendra-t-il CEO avant 40 ans ? Thomas finira-t-il en prison ?”), des hedge funds spécialisés pratiquent le trading haute fréquence d’humains avec des bots qui achètent et vendent des ISA tokens en microsecondes selon des signaux algorithmiques sans jamais “savoir” qu’il s’agit d’humains, des agences de notation attribuent des scores AAA, AA, A, BBB, BB, B, CCC, D déterminant tout (accès emploi, taux crédit, prix assurance, accès logement, accès relations).
Les conséquences sociales de ce système sont l’invivabilité structurelle pour une part croissante de la population et la création d’une nouvelle hiérarchie de classe rigide et largement héréditaire : ceux qui possèdent structurellement de mauvais tokens (health faibles suite à maladie héréditaire, genetic tokens défavorables, reputation basse suite à accidents biographiques, skills moyens dans des domaines dévalorisés, ISA à 2,30€ car personne ne veut investir) se retrouvent dans un cercle vicieux où les algorithmes RH les rejettent automatiquement, les assurances refusent ou imposent des primes prohibitives, les banques refusent tout crédit ou appliquent des taux usuraires, les propriétaires rejettent les demandes de logement, les applications de rencontre filtrent selon les scores, créant une exclusion totale et irréversible de toute vie normale où même travailler décemment, se soigner, se loger, emprunter, trouver un partenaire, avoir une vie sociale valorisée devient structurellement impossible, définissant précisément l’invivabilité. À l’inverse, une aristocratie tokenisée naît avec ceux possédant des tokens AAA partout (genetic tokens optimaux car parents riches ont acheté les meilleurs gamètes, éducation premium générant skill tokens d’élite, réseaux hérités créant social tokens élevés dès naissance, santé optimale via meilleurs soins préventifs, aucun stress car buffer énorme) qui vivent dans un monde parallèle avec accès à tout, possibilité de se permettre des “erreurs” sans conséquences, et reproduction entre eux via matching génétique optimal créant une caste héréditaire figée où naître AAA garantit rester AAA tandis que naître CCC condamne à rester CCC, impossible de monter socialement par mérite. La pression permanente à l’optimisation compulsive aliène même ceux qui “réussissent” : chaque seconde de l’existence devient calcul (“cette interaction sociale augmente-t-elle mes social tokens ?”, “ce sport améliore-t-il mes health tokens ?”, “cette formation maintient-elle mes skill tokens compétitifs ?”), zéro moment de gratuité, de repos véritable, de vie non-optimisée, l’existence entière transformée en jeu permanent à score où perdre = exclusion réelle et gagner = devenir actif spéculable possédé par d’autres via les ISA, accomplissant ainsi la gamification intégrale de la vie dont notre texte porte le nom.
L’impossibilité structurelle de résister individuellement ferme progressivement toutes les issues : refuser de tokeniser sa vie en 2038 signifie concrètement être rejeté automatiquement par tous les algorithmes RH, n’obtenir que des emplois précaires au salaire de survie, être systématiquement refusé pour tout logement décent, avoir uniquement accès à des comptes bancaires basiques avec frais élevés, subir des délais de 6 mois et services minimaux pour la santé publique tandis que l’assurance privée refuse ou impose des primes prohibitives, être progressivement isolé socialement car les amis tokénisés parlent un autre langage et les événements requièrent la vérification de wallet, et, après 2-3 ans d’épuisement total face à cette vie invivable, la capitulation devient inévitable… Même les tentatives de résistance collective (communautés créant des “Zones Sans Tokens” avec économie locale alternative) seront infiltrées progressivement par les pressions économiques (entreprises externes refusant de commercer, banques refusant de prêter), légales (gouvernements imposant standards nationaux de tokenisation, menaces de perdre subventions), et sociales (jeunes voulant partir car coupés du monde, impossibilité de travailler pour entreprises externes, diplômes non-reconnus), jusqu’à l’effondrement après quelques années quand 80% des habitants auront finalement cédé…
Conclusion
Cette progression en 3 étapes de la tokenisation, de l’œuvre d’art numérique à l’œuvre physique puis à l’individu lui-même, ne constitue ni une succession accidentelle d’innovations isolées ni un déterminisme technologique inévitable, mais révèle la logique immanente et cohérente du capitalisme contemporain cherchant désespérément de nouveaux gisements de valorisation : chaque domaine tokenisé ouvre de nouveaux marchés massifs, chaque fragmentation multiplie exponentiellement les transactions et donc les commissions prélevées par les propriétaires d’infrastructures, chaque liquidation permet la spéculation permanente générant des profits colossaux pour les initiés au détriment des masses, et chaque étape normalise idéologiquement la suivante en habituant progressivement les populations à accepter comme naturel et inévitable ce qui aurait semblé monstrueux quelques années auparavant. La tokenisation accomplit ainsi ce que Marx avait identifié comme tendance profonde du capital (“tout ce qui est solide se volatilise dans l’air”), mais le radicalise infiniment : non seulement les marchandises traditionnelles mais l’art lui-même refuge du qualitatif, puis les actifs réels jugés stables, puis les compétences et l’identité humaines, puis finalement l’être humain dans son intégralité biologique, cognitive, sociale et existentielle seront systématiquement fragmentés, liquéfiés, financiarisés, algorithmisés, transformés en flux de données spéculatives circulant à vitesse maximale dans l’atmosphère informationnelle du capitalisme terminal.
Un constat : les résistances actuelles (critiques intellectuelles, refus individuels partiels, régulations timides, alternatives locales) sont insuffisantes face à la puissance écrasante des acteurs économiques (BlackRock dispose de 10,000 milliards de dollars d’actifs sous gestion), à la complicité des États cherchant le contrôle total via le scoring généralisé, à l’attractivité psychologique de la gamification addictive, et à l’effet de réseau rendant structurellement impossible de vivre en dehors du système une fois qu’un seuil critique est franchi. Autrement dit : si la tokenisation massive de l’art physique et des actifs réels par BlackRock réussit et se normalise sans résistance révolutionnaire capable d’exproprier les infrastructures et de transformer radicalement les rapports de propriété, alors l’extension à la tokenisation intégrale de l’humain deviendra quasi-inévitable et structurellement irréversible.
Si nous ne parvenons pas collectivement à carboniser le capitalisme dans les toutes prochaines années, alors il accomplira la réification intégrale de l’existence.
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