Non, l’intelligence artificielle n’existe pas véritablement. Non qu’elle soit une illusion – les systèmes algorithmiques calculent, traitent, optimisent toujours plus –, mais elle n’existe pas au sens où nous, humains, existons. Elle n’habite pas le monde, elle le modélise ; elle n’a pas d’expérience, elle a des données.
Cette distinction est le cœur du problème. L’IA peut stocker l’intégralité de la physique newtonienne et calculer parfaitement la trajectoire d’une pomme qui tombe, mais elle n’a jamais senti le fruit dans sa main, n’a jamais été surprise par l’impact sur le sol. Elle possède toutes les informations imaginables sur la gravité, mais sans avoir jamais fait (vécu) la moindre expérience corporelle de la pesanteur.
Pourtant, les prophètes de la Silicon Valley annoncent tous les 15 jours l’avènement imminent de l’IAG, cette intelligence artificielle générale qui égalerait puis dépasserait l’humanité. Nous avons vu dans un autre post comment cette promesse perpétuellement reportée fonctionne moins comme une prédiction technique que comme un dispositif de mystification destiné à mobiliser des capitaux, à capturer l’attention médiatique, et surtout à transformer des questions politiques en problèmes techniques…
L’introduction des robots dans l’équation semble changer la donne. Si les machines ne pensent pas seulement mais agissent physiquement dans le monde, ne franchissent-elles pas un seuil décisif ? Les robots de Tesla ne peuvent-ils pas saisir la pomme, la manipuler, « apprendre » de leurs interactions physiques ? En réalité, cette incarnation mécanique reste une simulation : le robot détecte la résistance du fruit sans jamais le désirer, ajuste sa prise sans jamais connaître la satisfaction du geste réussi. Sa « mémoire » des interactions passées n’est qu’une accumulation de paramètres optimisés, jamais notre mémoire métabolique qui transforme l’expérience en existence.
Le vrai danger n’est donc pas que les machines deviennent conscientes, mais que cette différence devienne économiquement indifférente. Quand un algorithme diagnostique mieux qu’un médecin, peu importe en effet pour l’hôpital qu’il n’ait jamais connu l’angoisse de l’erreur. Quand un robot assemble plus efficacement qu’un ouvrier, peu importe pour l’usine qu’il n’ait jamais ressenti la fatigue ou la fierté du travail accompli. La mystification ne consisterait donc pas à faire croire que les machines pensent vraiment, mais à naturaliser l’idée que cette distinction n’a plus d’importance pratique.
Et ce, naturellement, avec un projet politique sous-jacent : achever le processus de prolétarisation généralisée en cours. Après avoir externalisé les savoir-faire dans les machines industrielles, puis les savoir-penser dans les algorithmes, voici donc maintenant que les robots promettent d’externaliser jusqu’à notre présence physique au monde ! C’est comme si l’humain devenait progressivement superflu à sa propre existence, réduit au mieux à corriger les erreurs des machines, au pire à devenir leur accessoire…
Mais c’est précisément là que la contradiction interpelle : le capital a besoin du travail humain pour créer de la valeur, mais l’automatisation tend systématiquement à l’éliminer. Les machines, aussi sophistiquées soient-elles, restent du « travail mort » : elles peuvent transférer leur valeur incorporée mais ne peuvent en créer de nouvelle. Seul le travail vivant, par son exploitation, génère la plus-value qui devient profit. Or, les tentatives pour résoudre cette contradiction – rente technologique, extraction de données, travail gratuit des utilisateurs – ne font que la déplacer : Google ne crée pas de valeur, il prélève une dîme sur l’activité économique qui passe par ses services ; Facebook ne produit rien, il monétise nos interactions sociales. Ces géants vivent de captation parasitaire, non de production. Et cette stratégie a ses limites : sans travail humain pour produire les données, sans salaires pour acheter les services, le système s’effondre.
Ceci rend un peu plus clair le fait que l’automatisation pourrait être libératrice si elle était mise au service de tous plutôt que du profit de quelques-uns. Ces mêmes technologies qui menacent de nous rendre idiots puis obsolètes pourraient réduire le temps de travail nécessaire et libérer l’humanité pour d’autres activités. Seulement, dans le cadre capitaliste, elles deviennent synonymes de chômage de masse et de concentration obscène des richesses…
En somme, l’IA n’existe pas ontologiquement, mais elle a le mérite d’exposer la limite absolue du capital, et, ce faisant, de révéler l’irréductibilité de l’existence humaine – cette présence au monde incarnée, mortelle et créatrice qui nous définit et qu’aucune simulation ne pourra jamais véritablement remplacer. L’enjeu donc : empêcher le capital de dicter les règles et de tout gâcher.
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