60 ans après sa publication, est-il encore pertinent de mettre L’homme unidimensionnel dans nos mains et nos esprits ?
Herbert Marcuse avait diagnostiqué, en 1964, une forme inédite de totalitarisme démocratique qui ne s’impose pas par la force brute mais par une domination douce, presque imperceptible, en neutralisant toute pensée critique et en transformant même les besoins humains les plus intimes en instruments de contrôle social… Notre capitalisme de surveillance et la généralisation de l’IA dans nos vies ne sont-ils pas en train de lui donner raison plus que jamais ?
Les critiques adressées à Marcuse au fil des décennies sont nombreuses. Les marxistes orthodoxes lui ont reproché son pessimisme et son abandon de la classe ouvrière comme sujet révolutionnaire, estimant qu’il sous-estimait les contradictions internes du capitalisme et la capacité de résistance des travailleurs. Les libéraux, quant à eux, ont dénoncé ce qu’ils percevaient comme un élitisme intellectuel, questionnant la légitimité de Marcuse à dénigrer les besoins des masses. Les postmodernes, quant à eux — notamment Jean Baudrillard —, ont tenté de dépasser Marcuse en montrant que la société de consommation ne se contentait pas de manipuler les besoins, mais créait un univers de signes et de simulacres où la distinction même entre vrai et faux devenait obsolète…
Du côté des théoriciens de l’École de Francfort de la troisième génération, Axel Honneth a repris son diagnostic tout en cherchant — mais de manière très éthérée — de nouvelles voies d’émancipation dans la reconnaissance sociale, tandis que Nancy Fraser a développé une critique du capitalisme néolibéral qui prolonge les intuitions marcusiennes sur la marchandisation de toutes les sphères de l’existence.
Plus récemment, des penseurs comme Byung-Chul Han ont actualisé la critique marcusienne en analysant la “société de la fatigue” et la “société de la transparence”, montrant comment le capitalisme contemporain transforme chaque individu en entrepreneur de soi-même, intériorisant la domination au point que l’exploitation devient auto-exploitation. Et Shoshana Zuboff, dans sa description détaillée du “capitalisme de surveillance”, a — à sa façon — prolongé les analyses de Marcuse en démontrant comment les géants technologiques extrayaient et manipulaient les données comportementales pour prédire et modifier nos actions, créant une forme de pouvoir qui, précisément, opère selon cette logique “unidimensionnelle” que Marcuse avait identifiée.
C’est face au capitalisme de surveillance, face à se qu’on nomme aussi l’économie de l’attention, que l’analyse marcusienne révèle toute sa pertinence. Les algorithmes de recommandation créent des bulles de filtres qui renforcent la pensée formatée en nous exposant uniquement à ce qui confirme nos préférences existantes, tandis que l’économie de l’attention transforme notre capacité de concentration elle-même en ressource exploitable. L’IA générale, qui se profile, pourrait représenter l’aboutissement ultime de la rationalité technologique marcusienne : imaginez un système capable d’anticiper et de satisfaire nos désirs avant même que nous en prenions conscience, créant un circuit fermé parfait où toute distance critique devient impossible ! Un monde ou l’IA ne se contente pas de répondre à nos besoins, mais où elle les façonne, les oriente, les produit selon une logique d’optimisation qui échappe à notre contrôle… Marcuse avait compris que la technologie n’était jamais neutre mais portait en elle une rationalité spécifique qui transforme l’humain lui-même. Aujourd’hui, quand nos capacités cognitives sont augmentées mais aussi déléguées à des machines, quand notre attention est capturée et monétisée, quand nos relations sociales sont médiatisées par des plateformes qui en extraient de la valeur, nous vivons une intensification que Marcuse avait commencer à percevoir.
Du reste, la convergence avec la pensée de Bernard Stiegler pourrait peut-être enrichir encore cette lecture. Stiegler parlait d’une “époque sans époque” où le capitalisme computationnel, avec sa logique de disruption permanente, détruisait systématiquement les conditions de toute transmission intergénérationnelle. Les savoirs deviennent obsolètes avant même d’avoir pu être transmis, les parents ne peuvent plus enseigner à leurs enfants comment naviguer dans un monde qui change plus vite que leur capacité d’apprentissage. On assisterait, en somme, à une “prolétarisation” généralisée — c’est son terme —, à la naissance d’un monde où les ouvriers ont non seulement perdu leurs savoir-faire, mais où tous les savoirs sont court-circuités par les systèmes techniques…
Une différence de taille toutefois avec Marcuse : là où celui-ci voyait dans la rationalité technologique une force essentiellement oppressive, Stiegler a avancé — sans toujours convaincre — avec son concept de pharmakon que la technique était à la fois poison et remède. Marcuse, pour sa part, malgré son pessimisme apparent, comptait sur ces moments où la pensée négative — cette capacité de dire “non” — pouvait encore s’exercer. Dans notre contexte, cela pourrait correspondre à ces moments dans lesquels on aspire à des espaces de déconnexion (l’art, la collectivité…), on s’acharne à cultiver une attention profonde contre la dispersion permanente (la lecture profonde), on s’emploie à désirer au-delà de ce que les algorithmes nous proposent, à recréer du temps long dans un monde de flux perpétuels…
Cela n’empêchera certes pas le capitalisme de surveillance de déployer ses tentacules mortifères sur toute la société, mais, en attendant, la lecture de Marcuse nous rappellera que la liberté authentique ne réside pas dans la multiplication infinie des choix de consommation, mais bien toujours dans la préservation de notre capacité fondamentale, à imaginer autrement, à reconstituer de la négativité et, au-delà, à imaginer des alternatives au système actuel.
Si tout n’est pas perdu, cela pourrait servir…
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