[notes pour une dérive contrôlée]

Le mythe du capitalisme immatériel

Ou pourquoi le « General Intellect »repose toujours sur l’exploitation de la classe ouvrière

Ainsi le capitalisme aurait-il muté, passant de l’exploitation des corps à celle des esprits, de la sueur à la data. Les théoriciens du capitalisme cognitif l’affirment – en s’appuyant sur leur lecture du « Fragment sur les machines » (1) où Marx décrit comment le « General Intellect » (2) – le savoir social général – s’objective dans les systèmes productifs : le savoir vivant est devenu la principale force productive ! Selon cette interprétation, nous assisterions donc à l’accomplissement de ce processus : le cognitif aurait remplacé le physique comme source de valeur.

Mais cette lecture pose un problème : elle reproduit exactement l’idéologie que le capital voudrait nous faire avaler. Lorsque nous scrollons sur Instagram, uploadons sur le cloud, ou chattons avec une IA, nous avons l’impression de naviguer dans un univers virtuel, désincarné. Mais cette impression n’est juste qu’une hallucination soigneusement construite : en vérité, chaque clic repose sur des data centers climatisés 24h/24 qui consomment l’équivalent énergétique de petits pays ; chaque algorithme s’exécute sur des serveurs assemblés dans des usines chinoises par des ouvrières aux mains abîmées ; chaque smartphone contient du coltan extrait par des mineurs congolais dans des conditions proches de l’esclavage. L’entraînement d’un seul grand modèle de langage émet autant de CO₂ que 5 voitures sur leur durée de vie entière. Comme le rappelle Kate Crawford (3), l’IA n’a rien d’artificiel : elle est juste profondément extractiviste ; elle ne flotte pas dans l’éther des algorithmes mais s’ancre bel et bien dans l’exploitation intensifiée de la terre et des corps…

La thèse du capitalisme cognitif commet donc au moins 3 confusions solidaires. 1, elle confond ce qui est capturé avec ce qui crée la valeur : le fait que le capital s’intéresse frénétiquement à nos données, nos affects, notre attention ne signifie pas que ces éléments produisent directement de la valeur. Google ne crée pas de richesse en sachant ce que nous cherchons – il capte une rente en vendant cette information. La capture cognitive est réelle, mais elle ne remplace pas l’exploitation matérielle : elle la présuppose. 2, elle occulte que chaque once de « travail immatériel » repose sur une infrastructure matérielle massive : les câbles sous-marins ne se posent pas tout seuls, les serveurs ne se refroidissent pas par magie, et derrière chaque tweet se cache une chaîne logistique mondiale d’extraction, de production, de maintenance — du travail physique, épuisant, souvent invisible. 3, elle veut nous faire croire que le savoir remplacerait le labeur, alors que Marx n’a jamais dit cela. Dans le Fragment sur les machines (dans les Grundrisse), il décrit comment le savoir objectivé dans les machines (le travail mort) acquiert une puissance productive énorme, mais cette puissance repose toujours sur du travail vivant : celui qui extrait les ressources, fabrique les machines, les entretient, les fait fonctionner.

Exemple : un consultant demande à ChatGPT de rédiger un rapport qu’il facture 5000 € à son client. Le texte apparaît en quelques secondes. Aucun effort visible, aucune sueur. L’IA n’a-t-elle pas créé de la valeur ex nihilo, par la seule magie du code ? C’est ici qu’il faut être précis sur ce que Marx entend par création de valeur. Pour Marx, la valeur n’est pas le prix, ni l’utilité, ni même le profit. La valeur est le temps de travail socialement nécessaire cristallisé dans une marchandise, la quantité de travail humain abstrait qu’il faut en moyenne pour produire cette marchandise dans des conditions sociales données. Que se passe-t-il donc quand ChatGPT génère un texte ? 1, ChatGPT ne crée aucune valeur nouvelle : le modèle est du travail mort, du travail social passé cristallisé. Il mobilise le travail des milliers d’ingénieurs qui l’ont construit, des annotateurs kenyans qui ont étiqueté les données, des modérateurs traumatisés, des mineurs qui ont extrait le lithium, des ouvriers qui ont assemblé les serveurs. Ce travail a déjà été effectué, payé (souvent sous-payé), exploité. Le modèle ne fait que le réactiver. 2, ce qui crée de la valeur, c’est le travail d’infrastructure continue : chaque requête nécessite de l’électricité (travail de production énergétique), du refroidissement (travail de maintenance), de la bande passante (travail d’installation et gestion des réseaux). Derrière l’immédiateté apparente se cache une mobilisation massive de travail vivant – invisibilisé, délocalisé, mais bien réel. 3, le profit du consultant relève d’un transfert, pas d’une création : quand il facture 5000€, il ne crée pas de valeur mais capte une part de la valeur créée ailleurs sous forme de rente de compétence, tandis qu’OpenAI capte une rente de monopole en contrôlant l’accès au modèle. 4, ce que réduit l’IA, c’est le temps de travail nécessaire : si auparavant il fallait 3 jours pour rédiger ce rapport, il faut maintenant 30 minutes. L’IA augmente la productivité, mais cette productivité ne crée pas plus de valeur totale – elle réduit le temps de travail socialement nécessaire, donc diminue la valeur unitaire de chaque rapport tout en permettant d’en produire plus. C’est exactement le paradoxe que Marx décrit avec l’introduction des machines dans l’industrie : elles augmentent la masse de marchandises produites mais diminuent la valeur de chaque marchandise. Le consultant peut faire plus de rapports, mais chaque rapport vaut tendanciellement moins (d’où la pression à la baisse des tarifs dans les professions « augmentées par l’IA »). La confusion provient de ceci : on observe un profit et on en déduit qu’il y a eu création de valeur, alors que le profit peut provenir de multiples sources qui ne sont pas de la création de valeur au sens marxiste : rente de monopole, rente de compétence, captation d’une plus-value créée ailleurs, transfert de valeur depuis d’autres secteurs. Ce que ChatGPT accomplit, fondamentalement, c’est la réalisation et redistribution de valeur créée en amont par du travail social, pas sa création ex nihilo.

La tokenisation – cette transformation de tout (appartements, œuvres d’art, données personnelles) en fragments numériques négociables – ne marquera donc pas l’avènement du règne du cognitif mais révèlera l’extension désespérée de la forme-marchandise à des territoires autrefois protégés. Elle ne créera pas de valeur en capturant notre intelligence collective, mais opèrera comme dispositif de capture qui extraira des rentes plutôt que de créer de la valeur (les plateformes monopolistiques captent une part de la richesse créée ailleurs, comme le faisaient les propriétaires terriens au XIXe siècle), présuppose une exploitation physique intensifiée (clickworkers kenyans, modérateurs philippins traumatisés, livreurs Uber, mineurs boliviens), et externalise les coûts écologiques (l’énergie des infrastructures numériques provient de centrales à charbon, donc de travail d’extraction et de transformation – toujours physique, toujours épuisant). Marx avait raison : le savoir social, l’intelligence collective, la coopération sont devenus des forces productives majeures. Mais cette socialisation du savoir n’a pas libéré l’humanité du travail aliéné : elle a simplement réorganisé, fragmenté, délocalisé l’exploitation des corps.

Et rappel : le capitalisme ne cherche pas à valoriser le cognitif parce que celui-ci créerait miraculeusement de la valeur, il le fait parce que les sources traditionnelles d’accumulation s’épuisent depuis des décennies. S’il se rue sur les données, l’attention, les affects, c’est parce qu’il cherche à marchandiser tout ce qu’il trouve. Mais tous ces nouveaux espaces d’extraction reposent sur une fiction, car la valeur ne naît pas des likes, des clics, ou des textes générés par IA, elle naît toujours du travail social : celui qui produit les infrastructures, extrait les ressources, assemble les machines, livre les colis, fait fonctionner les data centers. Oui, le General Intellect existe, mais pris dans des chaînes bien matérielles, bien physiques, bien réelles : celles qui extraient, produisent et transportent. Et pendant que les consultants parlent de « société de la connaissance », les émissions de CO₂ explosent, l’extraction minière s’intensifie, le travail d’entrepôt se développe, les corps des livreurs s’épuisent…

C’est peut-être cela, finalement, la vraie lecture matérialiste du « Fragment sur les machines » : le General Intellect s’objective dans les systèmes productifs, décuplant la productivité, mais le travail physique reste la source de toute valorisation. Le numérique n’a pas aboli l’exploitation de la classe ouvrière, il l’a juste invisibilisée davantage…


(1) Titre donné à la traduction italienne de la section des Grundrisse intitulée « Capital fixe et développement des forces productives », in K. Marx, Manuscrits de 1857-1858 dits « Grundrisse », trad. J.-P. Lefebvre et alii, Paris, Éditions sociales, 2011, p. 650-670.

(2) Le « General Intellect » désigne chez Marx le savoir social général – l’ensemble des connaissances scientifiques, techniques et organisationnelles accumulées historiquement par l’humanité – en tant qu’il s’objective dans les moyens de production (et devient une force productive matérielle). Il ne s’agit donc pas du savoir dans les têtes des travailleurs, mais du savoir cristallisé dans les machines, les infrastructures et les procédés techniques – du travail mort (capital fixe). Pour cette raison, si le « General Intellect » transforme radicalement la production en augmentant la productivité du travail, il ne crée pas de valeur. Cette définition diffère fondamentalement de l’interprétation des autonomistes italiens et des théoriciens du capitalisme cognitif qui lisent le « General Intellect » comme désignant le savoir vivant des travailleurs contemporains – leurs capacités cognitives, communicationnelles et créatives.

(3) Contre-atlas de l’intelligence artificielle, Zulma (2023)


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