Une nouvelle en fin de semaine dernière passée au travers des radars des médias mainstream : le premier prêt BRICS libellé en yuan, d’une valeur de 290 millions de $ destiné à l’Afrique du Sud. Un prêt qui marque moins par son montant dérisoire (0,06% des prêts chinois totaux) que par son statut de premier prêt institutionnel multilatéral validant le yuan comme monnaie officielle du système BRICS.
Ce n’est pas vraiment surprenant : les prêts chinois en yuan ont déjà explosé à 480 milliards de dollars, tandis que les dépôts et investissements obligataires des banques chinoises ont quadruplé en 5 ans. La Banque des règlements internationaux estime que les prêts en yuan pourraient augmenter de 373 milliards de dollars supplémentaires. Du reste, plusieurs nations africaines, dont le Kenya et l’Angola, restructurent déjà activement leurs dettes $ en dettes ¥, créant une demande structurelle qui incite à commercer avec la Chine et à intégrer le yuan dans leurs flux économiques. Aujourd’hui, le système de paiement interbancaire transfrontalier chinois (CIPS) connecte 4 800 institutions bancaires dans 185 pays, offrant une infrastructure technique permettant de contourner SWIFT et les sanctions occidentales… Exemple : les échanges commerciaux entre la Chine et la Russie sont réglés en monnaies locales depuis trois années consécutives et couvrent 95% de leur volume commercial total…
A noter aussi : le lancement prévu en 2026 d’une bourse céréalière BRICS pour libeller et échanger les matières premières en yuans, roubles ou panier BRICS. Rappel ; le bloc BRICS élargi représente 45% de la production céréalière mondiale et 25% des exportations. Cette bourse constituerait donc une attaque frontale contre la domination du dollar et… saperait la capacité américaine à imposer des sanctions extraterritoriales.
Est-ce que cela signifie que le yuan est en voie de se transformer en monnaie internationale ? On en est loin. Historiquement, le dollar et la livre sterling ont dominé parce qu’ils étaient les monnaies des économies les plus ouvertes financièrement. Quand le Japon a tenté d’internationaliser le yen dans les années 1980-90, mais sans lever ses contrôles de capitaux, ça a été un échec quasi-total… Dilemme donc pour le système capitaliste chinois : si Pékin libéralise, le yuan peut devenir une vraie monnaie internationale, mais au prix de fuites de capitaux massives (les riches chinois transféreront leur argent à l’étranger), d’une perte de contrôle sur le taux de change et la politique monétaire, et d’un risque de crise financière. Si elle ne libéralise pas, le ¥ reste une monnaie captive, non-internationale, dépendante d’un système juridique qui ne garantit pas l’indépendance de la justice. Or, si les banques centrales du Sud Global peuvent accepter ces incertitudes par pragmatisme géopolitique, il est différemment avec les acteurs privés et les investisseurs institutionnels qui resteront réticents à détenir massivement une monnaie dont les règles peuvent changer du jour au lendemain.
En attendant, les choses bougent tout de même : Jim O’Neill, l’économiste qui a inventé l’acronyme BRIC en 2001, vient même de déclarer que désormais “la Chine joue définitivement le rôle de leader du Sud global” et pourrait égaler la taille économique des États-Unis d’ici une décennie…
Imaginons les suites possibles : une multipolarité stable où dollar et yuan coexistent (20-30% de probabilité), une fragmentation conflictuelle divisant le monde en sphères étanches (30-40%, le plus probable), un effondrement du yuan suite à une crise financière chinoise (15-20%, compte tenu des fragilités structurelles : bulle immobilière, dette monstrueuse), ou une hégémonie sino-centrée avec effondrement du dollar (10-15%, nécessitant que tout se passe bien pour la Chine…).
Quoi qu’il en soit, ce à quoi on assiste ressemble fort à la protocolarisation effective, matérielle, d’un ordre financier concurrent au système occidental. Il n’est pas dit que l’ordre monétaire du capitalisme mondial tel que nous l’avons connu depuis 1944 s’en remette vraiment…
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