Parler de “marchandisation” ou même de “réification” pour désigner ce que la tokenisation accomplit n’est peut-être pas suffisant pour saisir la spécificité de la transformation en cours. Ces concepts classiques décrivent comment des dimensions de l’existence deviennent marchandises ou choses, comment le vivant se fige en objet mort, comment les rapports sociaux se cristallisent en rapports entre choses — opérations que Marx et Lukács ont analysées et qui demeurent essentielles pour comprendre le capitalisme…
Mais la tokenisation opère quelque chose de qualitativement différent et peut-être plus radical encore : non pas la transformation du vivant en chose solide (réification), mais la dissolution de toute solidité en flux “liquide” perpétuellement circulant, ce qu’on peut rigoureusement appeler la liquéfaction intégrale du monde. Là où la marchandise classique conservait une certaine solidité matérielle – le blé reste du blé même devenu marchandise, la toile conserve sa texture physique, la machine sa structure métallique —, le token n’a littéralement aucune solidité : il est pure inscription numérique dans un registre distribué, fragment infiniment divisible et recombinable, unité de compte circulant instantanément sur des marchés algorithmiques sans jamais se fixer dans une forme stable. Cette transformation du régime capitaliste – du solide au liquide, de la chose qui circule au flux qui constitue la circulation elle-même – mérite d’être pensée rigoureusement car elle accomplit techniquement ce que le capital a toujours visé — structurellement — depuis ses origines — mais ne pouvait réaliser complètement : la dissolution de toute résistance matérielle à la circulation, l’abolition de toute friction ralentissant l’échange, la transformation du monde entier en flux marchand perpétuellement spéculable.
Bien sûr, l’argent accomplit déjà une certaine liquidation du monde : avec suffisamment d’argent, on peut “liquider” sa maison en la vendant, transformer un actif immobile et localisé en moyen d’échange abstrait et mobile permettant d’acquérir autre chose ailleurs. Cette opération de liquidation — conversion d’un bien concret en équivalent général abstrait — constitue le cœur du capitalisme mercantile et industriel analysé par Marx. Mais cette liquidité restait fondamentalement partielle et frictionnelle : vendre une maison prend des semaines voire des mois, nécessite des intermédiaires coûteux (agents immobiliers, notaires, banques…), implique des coûts de transaction substantiels (frais de notaire, commissions, taxes…), et surtout ne permet pas la fragmentation — on ne peut pas facilement vendre 0,01% de sa maison à 100 acheteurs différents sans créer une structure juridique complexe et coûteuse. Plus fondamentalement encore, de nombreuses dimensions de l’existence résistaient à cette transformation systémique en actifs échangeables : l’amitié, l’attention, ses compétences séparément de sa personne, ses relations familiales… D’autant qu’il n’existait pas d’infrastructure permettant de fragmenter ces réalités qualitatives en unités quantifiées instantanément échangeables sur des marchés…
Le token bouleverse radicalement cette situation en accomplissant ce que j’appelle ici la liquéfaction, c’est-à-dire le passage de l’état solide (choses, corps, relations ayant des frontières définies, une résistance matérielle, une durée temporelle) à l’état liquide (flux circulant sans friction, prenant n’importe quelle forme, s’écoulant partout instantanément, n’ayant pas de limites propres mais épousant le contenant qui les reçoit). Cette métaphore physique, je crois, capture précisément l’opération technique que la tokenisation réalise.
Cette liquéfaction tokenisée opérera au moins selon 5 dimensions techniques indissociables — et qui la distinguent radicalement de la liquidation monétaire classique. | 1. la fragmentabilité infinie : un token peut être divisé en autant d’unités qu’on le souhaite sans perte de valeur ni coût prohibitif — on pourra bientôt — et sans doute plus vite qu’on ne le pense — créer 10 millions de tokens représentant un tableau de Picasso et vendre chacun séparément, fragmenter une compétence professionnelle en micro-certifications tokenisées, diviser l’attention en secondes monétisables, décomposer une relation sociale en interactions quantifiées. Cette divisibilité parfaite abolira les limites matérielles qui empêchaient auparavant la fragmentation : on ne peut pas physiquement découper un tableau en 10 millions de morceaux et les vendre séparément (il serait détruit), mais on pourra techniquement créer 10 millions de tokens le représentant sans rien détruire. | 2. la liquidité au sens financier radical du terme : les tokens s’échangeront 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 sur des marchés algorithmiques mondiaux qui ne ferment jamais, depuis n’importe où dans le monde, via n’importe quel appareil connecté, créant ainsi une liquidité permanente et universelle impossible dans les marchés traditionnels — qui ont des horaires d’ouverture, des localisations physiques, des restrictions d’accès. | 3. l’instantanéité des transactions : là où un transfert de propriété immobilière prend aujourd’hui encore des semaines avec multiples vérifications & validations humaines, une transaction blockchain s’exécutera demain en quelques secondes automatiquement dès que les conditions codées seront remplies. | 4. l’universalité potentielle du champ d’application : aucune limite technique n’existe à ce qui peut être tokenisé — tout ce qui peut être codé numériquement, c’est-à-dire absolument tout (actifs physiques via leur représentation numérique, actifs numériques natifs, compétences, attention, relations, données biologiques, droits futurs), peut devenir token fragmentable et circulant. | 5, et peut-être plus décisif : l’automatisation intégrale via les smart contracts qui exécutent les conditions d’échange sans qu’aucune intervention humaine ne soit nécessaire une fois les règles initialement codées : si vous possédez un token donnant droit à des royalties, le smart contract prélèvera automatiquement votre part à chaque revente sans que vous n’ayez rien à faire et sans qu’aucun intermédiaire humain n’intervienne ; si votre health token atteint un certain seuil défavorable, votre accès à certaines assurances se fermera automatiquement selon les règles codées.
Ces 5 dimensions techniques convergeront logiquement pour accomplir quelque chose de qualitativement nouveau : la transformation du monde solide en flux liquide perpétuellement circulant. Dans l’état solide, une chose est discrète, c’est-à-dire a des frontières définies qui la séparent des autres choses, une forme propre qu’elle conserve dans le temps, une résistance matérielle qui s’oppose aux forces extérieures cherchant à la déformer, une stabilité permettant de s’appuyer sur elle, de l’habiter, d’en faire un point fixe autour duquel organiser sa vie. Dans l’état liquide, toutes ces propriétés disparaîtront : le liquide n’a pas de frontières propres mais épouse la forme du contenant qui le reçoit — en continu —, il s’écoule sous la moindre pression ni résistance, il ne conserve aucune forme stable mais fluctue constamment — impossible de s’appuyer dessus car on s’y enfonce, impossible de l’habiter car on y coule.
La liquéfaction tokenisée accomplit exactement cette transformation : votre identité qui avait des frontières relativement stables (vous étiez vous-même avec certaines caractéristiques définies) devient portfolio de identity tokens fragmentés, fluctuants, recombinable différemment selon les contextes et les acheteurs potentiels ; vos compétences qui constituaient un ensemble cohérent ancré dans votre histoire de formation deviennent skill tokens négociables séparément, dont la valeur fluctue quotidiennement selon l’offre et la demande algorithmiquement calculée ; vos relations qui duraient dans le temps avec une certaine gratuité et réciprocité deviennent social tokens dont la valeur spéculative varie constamment selon des métriques de réseau que vous ne contrôlez pas ; votre attention qui était votre capacité subjective de vous concentrer sur ce qui vous importait devient attention tokens monétisés à la seconde, extraits automatiquement pendant que vous scrollez. Ce qui était solide — votre identité stable, vos compétences durables, vos relations gratuites, votre attention autonome — deviendra liquide : fragmenté en unités infiniment divisibles, circulant perpétuellement sur des marchés algorithmiques, fluctuant constamment en valeur, impossible à fixer dans une forme stable, emporté par des flux que vous ne maîtrisez plus.
Cette liquéfaction transformera radicalement au moins 3 dimensions du capitalisme : la vélocité du capital, le régime de spéculation & les conditions d’habitabilité du monde. | 1. Sur la vélocité d’abord : Marx analysait comment le capital devait accomplir son cycle complet – argent → marchandise → production → marchandise’ → argent’ – et comment ce cycle comportait nécessairement des temps morts où le capital restait immobilisé, d’abord sous forme monétaire (temps de trouver quoi acheter), puis sous forme productive (temps de la production elle-même), puis sous forme marchande (temps d’écouler les marchandises produites). Ces temps morts limitaient la vélocité de rotation du capital et donc la masse de profit extractible dans un temps donné. Toute l’histoire du capitalisme peut se lire comme cet effort constant pour accélérer cette rotation : réduction des temps de transport, rationalisation de la production, publicité pour accélérer la consommation, crédit pour anticiper les revenus futurs. La tokenisation accomplit un saut qualitatif décisif en abolissant tendanciellement ces temps morts : les tokens circulent 24/24 sans jamais s’arrêter, les marchés algorithmiques fonctionnent en permanence sans fermeture, les transactions s’exécutent instantanément sans délai, et surtout le capital ne doit plus se fixer temporairement dans une forme (productive, marchande) pour circuler : le token est simultanément actif possédé et flux circulant — ce qu’on possède et ce qui circule —, abolissant ainsi la distinction classique entre capital fixe et capital circulant. Cette vélocité tendanciellement infinie intensifie dramatiquement l’extraction : si votre attention génère des tokens à chaque seconde, si vos relations sont valorisées en continu, si vos compétences fluctuent quotidiennement, alors le capital extrait en permanence sans jamais de temps mort, réalisant ainsi son fantasme d’une circulation ininterrompue maximisant le profit extractible. | 2. Sur la spéculation ensuite : dans le capitalisme classique, on spéculait sur certains actifs (actions, obligations, matières premières, devises) mais de larges pans de l’existence restaient hors spéculation — votre amitié ne fluctuait pas en bourse, votre attention n’était pas un actif dont le cours variait quotidiennement, vos compétences ne faisaient pas l’objet de paris spéculatifs… La tokenisation généralisera la spéculation à absolument tout : puisque tout deviendra token fragmentable et circulant sur des marchés, tout devient spéculable — on pourra parier sur l’évolution future de vos skill tokens, spéculer sur la valorisation de vos social tokens, trader vos health tokens selon des anticipations sur votre santé future, acheter et revendre des fractions de votre identité tokenisée… Cette spéculation intégrale transformera l’existence entière en casino permanent où tout fluctue constamment selon des algorithmes que personne ne maîtrise vraiment, créant une anxiété existentielle radicale puisque vous-même devenez portfolio spéculatif dont la valeur peut s’effondrer du jour au lendemain sans que vous y puissiez grand-chose. | 3. Sur l’habitabilité enfin : un monde entièrement liquide deviendra structurellement inhabitable pour des êtres humains qui ont besoin de solidité, de stabilité, de durée pour exister. Habiter suppose pouvoir s’appuyer sur quelque chose de relativement fixe, construire une vie autour de points de repère stables, développer des relations qui durent dans le temps avec une certaine gratuité, disposer d’espaces non-marchands où se reposer de l’échange perpétuel. Or, la liquéfaction abolira systématiquement toutes ces conditions : plus rien ne demeurera fixe puisque tout circulera en flux permanents, plus rien ne durera puisque tout fluctuera constamment en valeur, plus rien ne sera gratuit puisque tout sera monétisé et spéculable… Impossible de trouver prise, on coulera — constamment : condamné à nager perpétuellement jusqu’à l’épuisement.
Cette liquéfaction ne supprimera nullement le fondement de la valeur dans le travail exploité. Les tokens ne créent pas magiquement de la valeur ex nihilo : toute la valeur qui circule sous forme tokenisée proviendra en dernière instance du travail vivant exploité dans la sphère de la production. Quand un attention token sera généré par votre scrolling, sa valeur proviendra du travail des ingénieurs qui ont codé la plateforme, des travailleurs qui ont produit les serveurs et l’électricité, et ultimement de votre propre activité cognitive non-payée qui génère des données valorisables. Quand un token représentant une fraction de Picasso circulera, sa valeur proviendra du travail artistique historique de Picasso et de tout le travail social nécessaire pour conserver, authentifier, sécuriser le tableau. La tokenisation n’opèrera donc pas dans la sphère de la création de valeur, elle permettra juste de liquéfier, de fragmenter, de faire circuler et de prélever des rentes monopolistiques massives via le contrôle des infrastructures algorithmiques.
Ce point théorique est essentiel : la liquéfaction ne change pas la source de la valeur mais transforme radicalement les modalités de sa circulation et de son extraction. Le danger politique serait de croire que parce que les tokens circulent de façon apparemment autonome, détachés de toute production matérielle visible, ils créeraient leur propre valeur.
La question politique devient alors : comment résister à la liquéfaction, comment préserver ou reconstruire de la solidité habitable dans un monde que le capital veut dissoudre intégralement en flux spéculatifs ? Une seule réponse à mon sens : tant que les infrastructures de tokenisation restent possédées privativement et orientées vers la maximisation du profit, la pression à la liquéfaction intégrale demeurera structurellement irrépressible.
Autrement dit : seule l’expropriation collective de la classe capitaliste rendra possible celle de ces infrastructures et leur redéfinition démocratique vers d’autres finalités que l’accumulation — non plus la liquéfaction capitaliste qui dissout tout en flux spéculatifs, mais une fluidité émancipatrice permettant la circulation des savoirs, la recombinaison créative des projets, la mobilité choisie des personnes, sans pour autant détruire toute solidité habitable.
La lutte contre la liquéfaction n’est donc pas une lutte pour la rigidité mais pour la possibilité de décider collectivement et démocratiquement ce qui doit circuler et ce qui doit demeurer stable, ce qui peut être fragmenté et ce qui doit rester intégral, ce qui relève du commun partageable et ce qui appartient à l’intimité non-quantifiable.
Sans cette transformation sociale radicale, la liquéfaction s’accomplira, créant un monde où l’existence humaine ne sera plus qu’un ensemble de flux spéculatifs emporté par une circulation algorithmique automatisée. Un monde où plus grand monde ne pourra vivre humainement.
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