[notes pour une dérive contrôlée]

Lignes #5

Où il est question de domination impérialiste sans médiation, de stupéfaction nécrosée, de la pensée comme rebond, de Marx défiguré par Horkheimer, de Kracauer mesurant la vérité d’une œuvre à ce qu’elle ne résout pas, de Vuillard épuisé par son propre procédé, de littérature mise au service de bonnes causes, et de ce que Valéry appelle le sérieux…

The Face of War (Dali, 1941)

L’impérialisme en mode « domination directe » | Pendant qu’il détruit l’Iran, Trump promet de s’occuper de Cuba après. L’opération au Venezuela, en coupant l’approvisionnement de l’île, était la première étape. Résultat : aucune livraison de pétrole depuis 3 mois, asphyxie totale de l’économie cubaine (la pire crise depuis des décennies), crise humanitaire et, pour l’administration de l’impérialisme US, des conditions parfaites pour imposer un « accord » (capitulation) ou faire « ce que nous avons à faire » (sic). Même mécanisme qu’au Groenland : menace de tarifs douaniers, menaces de force (« prise de contrôle amicale ou pas »), puis ultimatum avant la capitulation déguisée en « accord ». Le débile malfaisant Marco Rubio – fils d’exilés cubains – piloterait lui-même l’opération, exactement comme il a piloté la désignation du CGRI iranien en « terroriste ».. Bref, la « doctrine Monroe » version Trump se déploie méthodiquement : contrôle complet de l’hémisphère occidental (Venezuela, Cuba, Canada, Groenland) pendant que l’Iran est « traité » au Moyen-Orient. L’effondrement des médiations est total, le capital ne se donne plus la peine de masquer sa brutalité derrière des institutions ou des résolutions bidouillées au Conseil de sécurité. Et Trump peut annoncer ouvertement la séquence des annexions comme un PDG présenterait un plan d’acquisition d’entreprises… Et « ce ne sera peut-être pas une prise de contrôle amicale. », précise-t-il – on avait compris.


De la biodiversité fictionnelle, ou comment ne rien lire | Tombé par hasard sur un article de recherche publié dans la Revue des Sciences Humaines intitulé, sans ironie apparente, « Du sensible au mesurable » ; un article qui prétend renouveler l’ « écopoétique » en la croisant avec les humanités numériques. Le projet : analyser 800 romans francophones à l’aide d’outils computationnels et d’IA pour mesurer la « biodiversité fictionnelle », soit la fréquence et la diversité des noms d’espèces animales et végétales dans les textes. Un « indice de biodiversité » est même construit pour l’occasion, des graphiques produits, des tendances dégagées et, donc, GPT-4, naturellement, est convoqué pour déterminer si un chêne est utilisé littéralement ou métaphoriquement. Le tout financé par une bourse Marie Skłodowska-Curie et l’ANR. Le résultat ? Sur 20 ans, la tendance est « globalement plate ». Il ne s’est rien passé. Ce qui consterne n’est pas tant la médiocrité du résultat que la nature de l’opération : traiter le mot « chêne » chez Trassard et le mot « chêne » dans un roman de gare comme 2 occurrences d’un même lemme, c’est détruire précisément ce qu’on prétend étudier. Mais la littérature n’est pas une distribution statistique de mots, mais une configuration où chaque élément tient sa signification de sa position dans un tout irréductible, n’est-ce pas ?… Cette plaie que la rationalité instrumentale qui, sous couvert d’interdisciplinarité et de financements européens, prospère aussi dans les revues à comité de lecture…


Gide, Journal (1913) : « Ce soir mon encre est bourbeuse et ma plume émoussée. Avant d’écrire le premier mot de ma phrase, j’attends qu’elle soit toute formée dans ma tête; déplorable ; plutôt l’incorrection. Besoin de relire du Stendhal. Oser écrire sans ordre. » | « Avant d’écrire le premier mot de ma phrase, j’attends qu’elle soit toute formée dans ma tête », exactement ce qu’Adorno appelle le procédé, c’est-à-dire quand la forme précède le matériau. Oui, « plutôt l’incorrection », car la vérité de l’œuvre passe par la résistance du matériau, y compris contre l’intention du sujet qui écrit. D’où Stendhal comme antidote comme modèle d’une écriture qui avance sans attendre que la phrase soit close… et qui peut laisser quelque chose se produire…

Même année : « Peut-être, après tout, cette croyance en l’œuvre d’art et ce culte que je lui voue, empêchent-ils cette parfaite sincérité que je voudrais désormais obtenir de moi-même. Qu’ai-je affaire de la limpidité qui n’est qu’une qualité de style ? » C’est exactement ça : la forme n’est pas une valeur, elle est le lieu où la vérité du contenu se décide, et quand elle devient culte, elle trahit ce pour quoi elle existait…


Dans une société sous perfusion d’images, de films, de livres, etc., ou l’IA entre dans le jeu, si notre intention n’est pas de banaliser le rôle des œuvres, il nous semble de plus en plus nécessaire de redéfinir leur place dans la société, et de valoriser le parcours de l’artiste que nous voyons comme un créateur de réalités dont les œuvres ne seraient plus seulement un objet « fini » mais aussi une étape de construction d’un Soi en interaction avec les Autres… (Valentin Bardawil, « Éloge au Rien : pacte d’une réconciliation avec soi », D-Fiction)

Défendre la littérature contre la déferlante numérique en clamant que les œuvres ne devraient plus être pensées comme objets finis mais comme « étapes de construction d’un Soi en interaction avec les Autres » ? Pas d’accord, car c’est précisément ce que fait l’industrie culturelle depuis un siècle : transformer l’œuvre en expérience subjective consommable, en matériau… qui nous parle. Retirer à l’œuvre ce qui fait sa résistance pour qu’elle se laisse utilisé…. Donc non : qvouloir sauver la littérature en en faisant un outil de développement personnel, même avec les meilleures intentions du monde, c’est la livrer à ceux-là mêmes dont on voulait la protéger.


Quand le propriétaire d’une plantation plaide pour de meilleures conditions d’hébergement des esclaves | En réponse aux effet prévisibles de l’IA sur l’emploi, et donc en réponse aux licenciements massifs qu’il contribue déjà lui-même à orchestrer, Musk s’est déclaré en faveur… d’un « revenu universel élevé ». Une position qui rappelle, c’est curieux, celle d’une gauche partisane du revenu universel ou du salaire à vie. Non que ces projets soient équivalents dans leur intention, bien sûr, mais ils partagent le même terrain, celui de la redistribution sans expropriation / appropriation. Or, un revenu versé par un État dont la bourgeoisie conserve le contrôle de l’économie, ce n’est pas une conquête mais – puisqu’on lui permet d’externaliser sur la collectivité le coût de reproduction d’une force de travail qu’il continue d’exploiter – une subvention faite au capital. Un mérite toutefois à la générosité-bullshit de Musk : elle rend visible ce que la version bienveillante du même projet tend à occulter.


Valéry : l’esprit comme rebond | Une phrase des Cahiers – « l’esprit se manifeste dans le retour (ou la tentative de retour) du système vivant à un état dont il a été écarté » (p. 1025) renvoie dans les cordes la philosophie de la contemplation et ses avatars contemporains : la clarté mentale, le flow, la méditation, et autres billevesées… Valéry ne plaide pas en faveur d’une stabilité retrouvée, il dit que l’esprit – la capacité de penser – est la tension vers le retour, comme un corps qui tombe sur une pente accidentée et rebondit sur ses reliefs. C’est dans cette dynamique non linéaire qu’il se constitue. On ne retrouve donc pas un état initial, on en reconstruit une version légèrement différente grâce aux rebonds qui ont eu lieu. On a déjà rencontré le mot, c’est l’écrouissage : l’état « retrouvé » après l’écart est plus dur, plus dense que l’état initial… Ce matérialisme de l’esprit comme mécanisme de production de soi par ses propres perturbations est, j’ai l’impression, ce qui manque aux discours contemporains sur la cognition, qu’ils viennent de la psychologie du bien-être ou de l’ingénierie de l’IA ; les deux, chacun à leur façon, s’imaginent une pente lisse…


Valéry : « L’esprit est un moment de la réponse du corps au monde. » (p. 1125) | Une autre phrase des Cahiers qui fait mouche : l’esprit n’est pas une substance, ni une faculté souveraine, mais un moment, autrement dit une phase temporelle dans une dynamique qui le précède et le dépasse. Le sujet qui répond est le corps ; ce à quoi il répond est le monde ; l’esprit est ce qui se produit dans cet entre-deux. Un refus donc ici de tout idéalisme et du matérialisme vulgaire et, pour nous, au passage, une description qui invalide toute la rhétorique de l’« intelligence artificielle » comme émergence de l’esprit par accumulation de complexité computationnelle. L’esprit n’émerge pas de la complexité formelle, c’est un moment d’une réponse corporelle à un monde résistant : sans corps, sans monde, pas de moment possible, juste une simulation…


Marx part de ce qui, dans la théorie bourgeoise, est plus que descriptif (par exemple l’échange juste) ; et il montre que cette même société qui se déploie sur la base de ces principes les contredit, alors que l’effectuation de ces principes aboliraitc la forme même de la société. Marx n’a pas en tête de montrer de manière positiviste en fonction de quelles lois on échange « effectivement », mais il arrache à la société bourgeoise les critères de la légalité qu’elle a elle-même constitués, il montre qu’elle ne peut pas satisfaire à ces critères et il les maintient en même temps comme expression négative d’une constitution sociale juste. (Le laboratoire de la Dialectique de la raison, p. 17)

Marx ne se proposait pas de décrire la société bourgeoise, ni même de la critiquer depuis un idéal extérieur, il voulait arracher à cette société les critères de légitimité qu’elle aime à promouvoir – l’échange juste, la liberté contractuelle, l’égalité formelle – pour montrer qu’elle ne pouvait pas y satisfaire sans s’abolir… Un programme aujourd’hui soigneusement évité par les sciences sociales et politiques contemporaines qui, toutes entières à leurs projets de décrire le possible à l’intérieur du réel existant, ne perçoivent même plus l’exploitation…


Hélas, encore un bon Vuillard | J’attendais Les orphelins avec confiance, mais erreur. Livre refermé, impression d’avoir lu un Vuillard pour rien. Le style est là, les formules claquent, mais tout cela n’a que l’ampleur du vieux procédé (la même mécanique que dans Tristesse de la terre, même format, même mouvement) : choisir un mythe, l’approcher par les archives et les marges, faire surgir le capitalisme comme structure sous-jacente et ponctuer le tout de sentences bien senties… Résultat : un livre réussi à l’identique des précédents, ce qui n’a pas d’intérêt et ce qui, naturellement, ne laissera aucune trace.


[…] notre thèse est que l’individu n’est pas réalisé effectivement dans la société bourgeoise mais qu’il est une idéologie, en ceci que la société bourgeoise, à tous ses niveaux, a fait ce qui maintenant se dévoile sous les traits du fascisme : elle n’a employé l’individu que de manière parfaitement abstraite. L’individu, pour cette raison même, n’est pas une catégorie fondamentale de la société bourgeoise, parce qu’il peut être appréhendé d’emblée comme une simple fonction de cette société.

L’individu, une forme vide de la société bourgeoise, car une catégorie formelle qui n’a jamais eu de référent matériel concret, « ce qui maintenant se dévoile sous les traits du fascisme » – disait Horkheimer en 1939. Sa thèse : la société bourgeoise se définit idéologiquement par la primauté de l’individu (droits individuels, liberté individuelle, propriété individuelle…), or, précisément parce qu’il peut être saisi « d’emblée comme une simple fonction de cette société », l’individu ne peut en être une catégorie fondamentale, mais seulement une promesse dont la société bourgeoise n’a jamais eu l’intention, ni même la capacité de satisfaire.

Cependant, il y a un problème : le « d’emblée » suggère que la réduction fonctionnelle de l’individu est une vérité immédiatement lisible, ce qui escamote la contradiction que Marx prenait soin de maintenir. Car chez Marx, l’individu est simultanément une idéologie et une réalité : réalité de la propriété privée, réalité de la conscience de classe bourgeoise et réalité de la résistance ouvrière qui se constitue précisément en revendiquant des droits individuels contre le capital… La catégorie d’individu n’est pas qu’une forme vide.


À l’écoute d’une vielle émission des Nouveaux chemins de la connaissance (France Culture, 21 septembre 2016) avec Michèle Cohen-Halimi (professeure de philosophie à l’université Paris 8 – Vincennes Saint-Denis) et consacrée à l’essai de Siegfried Kracauer intitulé Le Roman policier : un traité philosophique … Un terme s’y dégage : Spannung, pour tension, ou rapport de l’existence à l’inconnu, à ce qui ne se laisse pas calculer. Kracauer montre, nous dit-on, que le roman policier est le genre où cette tension se donne à voir et où elle risque à chaque instant de se dégrader en simple suspense commercial, c’est-à-dire en Entspannung, c’est-à-dire le relâchement satisfait lorsque se dissipent toutes les ombres… C’est l’idée que je retiens : mesurer la vérité d’une oeuvre d’art à ce qu’elle ne résout pas.


Suite de lecture du Laboratoire de la Dialectique de la raison. Une première distorsion consternante : Horkheimer attribue à Marx la thèse selon laquelle l’homme est « simple appendice de la machine » (p. 16) comme si c’était là une position théorique marxiste à combattre sur le plan conceptuel. Or chez Marx, cette formule est une description critique d’une condition historique produite par le capitalisme, c’est-à-dire une mutilation historique et révocable, ancrée dans des rapports de production déterminés. En faire une thèse de Marx sur la nature de l’homme, c’est confondre le diagnostic avec la maladie, et la critique avec ce qu’elle critique.

Ensuite, Horkheimer affirme sans rire que Marx « considère comme étant l’homme authentique et véritable celui qui se trouve au-delà du processus de production » (p. 18), c’est-à-dire, dans la sphère de la consommation, alors que c’est exactement l’inverse. L’anthropologie marxiste définit l’homme par sa capacité à faire de son activité productive l’objet de sa conscience et de sa volonté : une puissance transformatrice, non une vie contemplative. L’aliénation capitaliste ne dégrade pas l’homme en le condamnant à produire, elle le dégrade en lui confisquant sa production. L’émancipation n’est pas une sortie hors de la production, mais sa réappropriation. Confondre les 2, c’est glisser dans la représentation libérale-bourgeoise elle-même, celle de l’individu dont la vraie vie commence après le travail.

La conception marxienne de l’homme reste en deçà de sa conception de l’économie dans la mesure où Marx, dans l’économie, ne demande pas la suppression de la division du travail mais sa maîtrise, alors que l’image de l’homme qu’il propose de manière fragmentée et fragmentaire est mesurée à l’aune d’un stade situé avant ou à côté de la division du travail.

3e distorsion : Horkheimer concède que Marx « ne demande pas la suppression de la division du travail mais sa maîtrise » (oui), mais omet ce qui en fait portée révolutionnaire : cette maîtrise est celle des producteurs associés eux-mêmes. Effacer ces derniers, c’est vider le programme marxiste de sa substance…

Bilan (après 4 pages), déjà (au moins) 3 glissements qui caricaturent Marx. Peut-être qu’en attribuant à Marx un résidu idéaliste (la nostalgie d’un homme authentique hors production), Horkheimer cherche à fonder (justifier ?) sa propre position comme dépassement simultané de l’idéalisme et du marxisme, mais n’est-ce pas cela qu’on appelle imposture ?


Sentiment du non-sérieux des expressions pour la galerie. Toute expression qui serait bien vaine dans l’Ile déserte me choque ou fait rire. Ne pas user de mots que la pensée du solitaire n’emploie pas – ne peut employer. C’est là ce que j’appelle sérieux = ce qui ne tient pas devant le seul ; ce qui n’est pas commensurable avec le sens fondamental, le soi à soi, mais est pensé ou retenu au moyen de la représentation d’un autre ou d’un public qui est supposé donner à cette production une valeur. C’est pourquoi je pense que la transmission d’autre à autre est essentielle à la valeur de la plupart des pensées, créée même par cette transplantation. (Valéry, Cahiers, pp. 125-127)

Est sérieux, au fond, ce qui résiste à l’épreuve de l’île déserte, ce que le solitaire peut réellement employer, ce qui n’existe pas seulement par la représentation d’un public supposé lui donner de la valeur. Le reste, c’est pour la galerie. L’île n’est pas la fin, c’est l’épreuve préalable ; ce qui ne tient pas seul ne gagnera rien à être transmis.


Écrire le réel, ou comment la littérature apprend à rendre service | Quand la légitimité d’une œuvre se mesure à son audience et à sa capacité à « représenter » une communauté ou à « porter » un message, Adorno ne valide pas. Car, pour lui, la seule question qui vaille est de savoir si l’œuvre se comporte, non pas si elle dit quelque chose de juste, mais si elle tient, c’est-à-dire si sa forme même implique une résistance, un refus, une prise de position qui ne se laisse pas traduire en slogan ni recycler en contenu. Malheureusement, ce critère est aujourd’hui incompréhensible dans les industries culturelles, y compris les plus critiques où on y évalue les œuvres par leur efficacité symbolique, leur représentativité, leur accessibilité et jamais par leur éthos formel. Et pourtant ce critère permettrait de distinguer, dans la masse des productions qui se réclament de l’art, celles qui ont une raison d’être de ce celles qui occupe simplement de la place… Or c’est bien là la question qui me vient à la lecture de l’article d’ActuaLitté annonçant la sortie d’Écrire le réel, manifeste collectif signé Ivan Jablonka & Aurélie Barjonet – « avec Annie Ernaux, juste pour dire » (sic). Le programme est brut : « déchiffrer un monde devenu illisible », résister au brouillage des faits, à la propagande, à la « vérité en kit »… Mais ce que la littérature fait au réel, n’est-ce pas – plutôt que de le transcrire avec plus de rigueur ou de bonne conscience – le déformer formellement jusqu’à ce qu’apparaisse ce que, précisément, le relevé direct est incapable d’apporter ? Par exemple, Germinal. Germinal n’est pas seulement un reportage sur les mines, et amélioré par le talent de Zola… Ce que Jablonka appelle « bâtardise » générique – ni histoire, ni sociologie, ni reportage, ni littérature, mais tout cela en vrac – serait pour Adorno le symptôme de l’abandon de la nécessité formelle au nom de la pluralité des sources et de la bonne conscience de l’utilité sociale. On ne combat pas la vérité en kit avec de l’art mis au service d’une tâche, aussi bien intentionnée soit-elle. Ce livre occupera donc les têtes de gondole quelques semaines, puis rejoindra le réel qu’il prétendait déchiffrer…



Chaise électrique (F. & S. II.81) © Andy Warhol 

Nécrose de la stupéfaction | Trump ou Israël déclencheront-ils une frappe nucléaire – des commentateurs ont évoqué sérieusement cette hypothèse – pour mettre fin à la guerre en Iran – guerre elle-même déclenchée sous prétexte d’éradiquer un programme d’armement nucléaire ? Si cela arrive, nous serons consternés, sans doute ; surpris, non. Et c’est une partie de notre problème. Nous avons « exténué notre stupéfaction » – pour reprendre une formule de Colin Lemoine dans un numéro de la NRF (n°648) pour évoquer notre familiarité avec le pire. 2 hypothèses. La première : la domestication sensorielle opérée par les flux numériques et leur économie de l’attention – ce que Stiegler appelait la prolétarisation des affects primaires au profit de pulsions de consommation à court terme… jusqu’à rendre l’impressionnant inoffensif. La seconde : la réification intégrale (évoquée dans d’autres billets) qui transforme l’événement en simple contenu, destiné à des unité d’attention interchangeables – des news mangeant leurs propres morts…

Mais c’est Musil, dans le premier chapitre de L’homme sans qualités, qui en a formulé le premier une hypothèse : 1913, une ville – Vienne et sa modernité capitaliste – et 2 promeneurs qui assistent à un accident de la circulation. Le blessé est évacué en ambulance, l’un des personnages note que le nombre d’accidents annuels est statistiquement prévisible, et tous reprennent leur marche, comme si de rien n’était. Musil pressent ici que la modernité n’abolit pas le sentiment, mais le dilue : l’ambulance ainsi ne vient-elle pas seulement soigner le blessé ; en réintégrant l’événement dans le flux, elle rend le choc supportable, et chacun absorbe l’événement, c’est-à-dire le traverse sans en être transformé… Un siècle plus tard, cette anesthésie semble être devenue au fondement même de notre expérience : les flux d’information absorbent les événements avant même que nous puissions les ressentir, et le scroll est devenu notre manière de passer outre.


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