[notes pour une dérive contrôlée]

La privatisation de la fonction monétaire, ou comment transformer la monnaie en infrastructure extractive propriétaire

Quelque chose d’énorme se construit en ce moment dans le silence relatif des annonces techniques et des communiqués financiers.

En quelques mois seulement — essentiellement depuis l’automne 2025 — l’infrastructure d’un système monétaire parallèle entièrement privé a basculé du stade expérimental à celui du déploiement opérationnel.

Et ce n’est pas un hasard si cette accélération coïncide avec le franchissement par la dette fédérale américaine du seuil des 38 000 milliards $ (1), moment où BlackRock — premier gestionnaire d’actifs mondial — avertit ouvertement dans son rapport annuel que les obligations du Trésor américain, refuge traditionnel du capital, font désormais face à une “incertitude croissante” (2).

Le déroulé des faits

Le 6 novembre, sept grandes organisations blockchain (Solana, Polygon, Fireblocks, TON Foundation, Stellar Development Foundation, Mysten Labs, Monad Foundation) annoncent la formation du Blockchain Payments Consortium pour standardiser les protocoles de paiement “inter-chaînes” (3). En septembre, neuf grandes banques européennes (ING, UniCredit, Danske Bank) rejointes par Citigroup lancent une coentreprise pour émettre un stablecoin en euros conforme à la régulation européenne MiCA (4). En octobre, Revolut — 65 millions d’utilisateurs européens — obtient une licence chypriote lui permettant d’offrir des services crypto dans toute l’Union, et intègre immédiatement Solana pour permettre à ses clients d’envoyer, recevoir, miser des tokens et utiliser des stablecoins (5). Début décembre, Zepz (la société derrière WorldRemit et Sendwave) annonce des cartes Visa liées aux stablecoins pour ses clients, alimentées par Bridge, une société rachetée par Stripe. Le même jour, Brian Shroder, ancien PDG de Binance.US, lance 1Money.com, plateforme d’orchestration de stablecoins “sans frais” dotée de 34 licences de transmission monétaire américaines et d’un financement de 20 millions de dollars, avec l’ambition de créer sa propre blockchain dédiée aux paiements. Jack Dorsey, cofondateur de Block (ex-Square, maison-mère de Cash App), promet des paiements Bitcoin à frais zéro pour les commerçants dès 2026 (6). Un consortium de dix banques américaines de premier plan (Bank of America, Goldman Sachs, Deutsche Bank, UBS, Citi) explore l’émission de stablecoins adossés aux devises du G7 (7). Visa étend ses capacités de règlement en stablecoins, PayPal lance son propre stablecoin pour clients professionnels, Mastercard intègre les infrastructures blockchain (8).

Ces annonces ne sont pas des paris dispersés sur des technologies émergentes. Elles forment les mailles d’un même filet : la construction méthodique d’un réseau monétaire privé qui ne se présente plus comme “complément” ou “alternative” au système existant, mais comme infrastructure de remplacement au moment précis où le système monétaire public donne des signes de fragilité terminale.

La capitalisation du marché des stablecoins — ces tokens censés répliquer la valeur du dollar ou de l’euro — a bondi de 100 milliards de dollars depuis janvier 2025 pour dépasser 307 milliards. Les fonds négociés en bourse Bitcoin de BlackRock gèrent près de 100 milliards de dollars d’actifs et constituent désormais une “source de revenus majeure” pour le fonds. Ce ne sont plus des expérimentations à la marge, mais des repositionnements massifs du capital.
Le parasitisme comme modèle d’affaires

Ce qui rend ce système particulièrement insidieux, c’est sa structure parasitaire. Ces infrastructures monétaires privées ne remplacent pas vraiment la monnaie publique : elles s’y adossent. Les stablecoins sont “ancrés” au dollar ou à l’euro — c’est-à-dire qu’ils promettent une convertibilité permanente avec ces monnaies souveraines. Les licences réglementaires (MiCA en Europe, licences État par État aux USA, Bermudes comme juridiction extraterritoriale) servent de caution légale. La garantie ultime de liquidité reste celle des banques centrales et des États. Mais…

Toute l’infrastructure opérationnelle — les canaux de paiement, les protocoles techniques, les bases de données, les interfaces utilisateurs, les réseaux de validation — est privatisée, propriétaire, contrôlée par des acteurs privés qui en extraient la rente.

Le modèle est celui du péage sur un bien commun capturé. La monnaie, fonction publique par excellence depuis des siècles, devient infrastructure technique privatisée. Vous “possédez” des dollars numériques, mais ce sont en réalité des créances sur un système privé (Revolut, 1Money, PayPal, le consortium bancaire de votre choix), révocables selon leurs conditions d’utilisation, surveillables dans chaque transaction, et générant à chaque transfert une micro-rente pour l’opérateur. La “gratuité” affichée (paiements sans frais de Dorsey, “sans frais de plateforme” de 1Money) fonctionne exactement comme Amazon à ses débuts : brûler du capital pour verrouiller utilisateurs et commerçants dans l’infrastructure, transformer la gratuité provisoire en dépendance structurelle, puis extraire une fois le monopole établi.

La balkanisation contrôlée
Paradoxalement, cette convergence stratégique s’accompagne d’une fragmentation technique.

Chaque acteur veut sa blockchain (1Money Network, Solana, Polygon, Stellar, TON), son stablecoin (PayPal USD, le consortium euro, les futurs stablecoins bancaires américains), son protocole propriétaire. La “standardisation” promise par le Blockchain Payments Consortium ne signifie pas infrastructure commune mais interopérabilité minimale permettant à chaque acteur de maximiser sa zone de capture tout en restant compatible avec les autres. C’est exactement le modèle des chemins de fer privés du XIXe siècle : chacun son réseau, chacun son péage, l’interopérabilité servant juste à élargir le territoire extractif.

Cette fragmentation est fonctionnelle : elle crée une apparence de concurrence (1Money contre Stripe, Revolut contre Block) masquant une convergence d’intérêts (tous veulent privatiser les canaux monétaires).

Elle permet le magasinage réglementaire (Chypre comme porte d’entrée vers l’UE, Bermudes comme paradis fiscal, mosaïque de licences État par État aux USA créant un labyrinthe où seuls les acteurs massifs peuvent naviguer). Elle transforme la régulation fragmentée non en obstacle mais en infrastructure de légitimation et de barrière à l’entrée.

Le calendrier n’est pas un hasard

L’accélération de 2025 coïncide avec une prise de conscience : la dette souveraine américaine est devenue insoutenable. 38 000 milliards de dollars, c’est 120% du PIB, avec des déficits structurels qui ne peuvent être résorbés sans provoquer soit une récession massive, soit une dépréciation monétaire massive. Quand BlackRock — qui gère 10 000 milliards de dollars et conseille les banques centrales — met publiquement en doute la fiabilité des obligations du Trésor américain comme “couverture traditionnelle”, ce n’est pas une analyse technique neutre. C’est un signal : le capital cherche une sortie.

Les stablecoins et les infrastructures blockchain apparaissent alors non comme innovation technologique mais comme stratégie ultime : construire l’infrastructure monétaire privée avant que le système public ne s’effondre sous sa dette.

Se positionner pour capter les flux de paiement au moment où la confiance dans les monnaies souveraines vacillera. Transformer la crise de la dette publique en opportunité d’accumulation privée. Pendant que les États s’enfoncent dans l’endettement et régulent au rythme bureaucratique, le grand capital construit à vitesse technologique les canots de sauvetage qui lui permettront de s’extraire du naufrage — tout en continuant à s’adosser à la garantie publique tant qu’elle tient.

L’inéluctabilité comme arme
Ce qui rend cette capture particulièrement redoutable, c’est qu’elle se construit comme fait accompli. Naturellement, pas de débat public sur la privatisation de la monnaie, ni de décision politique explicite : juste une accumulation d’innovations techniques, de lancements de produits, de licences obtenues, de millions d’utilisateurs intégrés.

Quand Revolut passe de 0 à 65 millions d’utilisateurs européens utilisant des stablecoins, quand les fonds négociés en bourse Bitcoin de BlackRock gèrent 100 milliards, quand 9 banques européennes lancent leur stablecoin conforme MiCA, quand Visa et Mastercard intègrent les règlements blockchain, quand 1Money obtient 34 licences américaines en quelques mois, tout cela crée une infrastructure opérationnelle qui précède et conditionne tout débat politique lui-même. Et quand le débat politique arrivera (si tant est qu’il ait effectivement lieu), il sera évidemment trop tard : des centaines de millions d’utilisateurs seront déjà captifs de ces infrastructures, l’extraction sera déjà opérationnelle, le démantèlement apparaîtra comme impossible sans “casser l’économie”…

Ce qui se joue donc : la transformation de la monnaie — institution sociale fondamentale, infrastructure de la vie collective — en actif extractif propriétaire contrôlé par les principaux acteurs du grand capital (BlackRock, Visa, Stripe, les consortiums bancaires, les fondations blockchain) ; la création d’un système où toute transaction économique génère une rente pour ces intermédiaires ; la construction d’une dépendance structurelle où l’exclusion de ces systèmes signifiera bientôt l’impossibilité de participer à l’économie elle-même.

Notes :

(1) Dette fédérale américaine : ensemble des emprunts contractés par le gouvernement fédéral des États-Unis, soit 38 000 milliards de dollars fin 2025, soit environ 120% du PIB américain !

(2) BlackRock Global Outlook 2026 : rapport annuel prospectif du premier gestionnaire d’actifs mondial (environ 10 000 milliards de dollars sous gestion).

(3) Blockchain Payments Consortium : alliance de grandes organisations blockchain (Solana, Polygon, Fireblocks, TON Foundation, Stellar, Mysten Labs, Monad) pour créer des standards pour paiements entre blockchains.

(4) MiCA (Markets in Crypto-Assets) : régulation européenne des cryptoactifs entrée en vigueur en 2024-2025.

(5) Stablecoins : cryptomonnaies conçues pour maintenir une valeur stable en étant “ancrées” à une monnaie traditionnelle (dollar, euro) ou à un panier d’actifs. Les plus connus sont Tether (USDT) et USD Coin (USDC).

(6) Block (ex-Square) : société de Jack Dorsey incluant Cash App (application de paiement entre particuliers très populaire aux États-Unis) et divers services financiers.

(7) Soit l’essentiel des réserves monétaires mondiales.

(8) Infrastructures blockchain, par analogie avec les infrastructures bancaires traditionnelles (réseaux Swift, SEPA, etc.)…


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