.[notes & articles pour une dérive contrôlée].

« Cyberpunk » d’Asma Mhalla, ou la critique qui désarme…

Dans Cyberpunk. Le nouveau système totalitaire (Seuil, 2025), Asma Mhalla déploie un arsenal copieux de références : Baudrillard, Virilio, concept de « Diléviathan » (cette créature à 2 têtes Big State/Big Tech), néologismes percutants comme « fluxcratie » ou « fascisme-simulacre ». Elle y décrit bien la « saturation attentionnelle » et la « censure par saturation », y dénonce bien le « gaslighting politique » qui transforme le grotesque en mode de gouvernement, et y alerte de manière percutante sur la « guerre cognitive » menée par l’alliance Trump-Musk…

Mais le livre « coup de poing » semble mouliner des bras sans jamais frapper là où ça fait mal.

Car toute cette richesse descriptive masque une absence théorique fondamentale : Mhalla analyse la « colonisation attentionnelle » comme le produit d’une volonté malfaisante de milliardaires fascinés par la technique, plutôt que comme la conséquence nécessaire de l’impératif d’accumulation capitaliste. Une personnalisation – voire psychologisation — qui fait des choix idéologiques d’une élite le cœur du problème plutôt que le rapport social capitaliste qu’ils expriment…

Le manuel conclusif, avec ses 13 propositions de « survie cognitive », révèle bien cette impasse. Certes, on y trouve des appels à la « souveraineté numérique », aux « contre-pouvoirs numériques », au soutien des « luttes sociales ». Mais l’orientation générale reste celle d’une résistance par la conscience individuelle et les micro-gestes : « sabotage minuscule » (donc inoffensif), « réinvestir le réel par l’expérience vécue », « cultiver l’autodétermination informationnelle », « encourager la créativité subversive ». Même les propositions apparemment plus structurelles — créer des contre-pouvoirs, promouvoir la souveraineté numérique — restent floues quant aux moyens matériels de leur réalisation. Car comment construire ces contre-pouvoirs sans exproprier les infrastructures ? Comment atteindre la souveraineté numérique sans collectiviser les moyens de production algorithmiques ? Reste donc l’hygiène cognitive qui responsabilise les sujets face à des déterminations sociales : si vous êtes colonisé cognitivement, c’est que vous manquez de « créativité subversive », d’aptitude à « dénoncer le simulacre », de capacité à « agir sur le temps long » — le problème devient moral & individuel…

On aurait aimé aimer Cyberpunk, mais non : reconnaître et documenter les symptômes sans remonter des effets de surface vers leurs conditions de possibilité matérielles, puis canaliser la critique vers des ajustements individuels et institutionnels compatibles avec l’ordre existant, épuiser l’énergie contestataire dans des gestes symboliques, légitimer la démocratie bourgeoise comme rempart ultime… c’est naturaliser le cadre qui produit ces symptômes — précisément le type de critique autorisée qui circule dans les médias mainstream.


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