Asma Mhalla vient de sortir, sur le site de l’Institut Montaigne (think tank patronal), un texte qui se veut un manifeste pour une « doctrine française de la liberté cognitive ». On y croise les mots-clés à la mode – souveraineté, résistance, empire cognitif, fluxcratie –, on y respire l’odeur du cuir neuf de la pensée « géopolitique » made in Paris, et l’on y retrouve, comme un refrain, la même rengaine : sauver la démocratie… en sauvant le capitalisme français. Le tout sous les auspices d’Emmanuel Macron, grand prêtre d’un débat national sur les réseaux sociaux, et avec la bénédiction d’un think tank qui n’a jamais vu une privatisation qu’il n’ait pas encouragée ou instiguée.
Le texte est parfaitement inoffensif : il dit la crise, mais pas le capitalisme ; la démocratie, mais pas le pouvoir ; la souveraineté, mais pas la propriété ; la cognition, mais pas le travail ; l’empire, mais pas l’impérialisme… Le geste est limpide : habiller l’impératif de la prédation économique – « la France doit rester dans la course » – en impératif moral – « la France doit protéger ses esprits ». Le capital cognitif n’est jamais pensé comme ce qu’il est, un nouveau terrain d’extraction ; non, c’est une « ressource nationale », un « bien commun », une « fierté française » – comme le vin ou le fromage. Du Bourdieu retourné comme un gant, pourrait-on dire : là où il dénonçait la reproduction, Mhalla célèbre l’accumulation. Le « quatrième capital » n’est que la dernière trouvaille pour transformer notre aliénation en ressource nationale à optimiser. Il s’agit donc de le défendre, de le gérer, de le valoriser, de le rentabiliser, et, ce faisant, transformer la crise de la concentration capitaliste en opportunité de concentration nationale. Ou comment faire du capitalisme cognitif un patriotisme cognitif…
Le cynisme de Mhalla est brutal : elle dénonce la « dictature du flux », mais ne dit rien des plateformes françaises qui tentent – sans succès – de lui ressembler ; elle dénonce la « captation attentionnelle », mais ne dit rien des publicitaires français, des médias français, des start-up françaises qui en ont fait leur modèle ; elle dénonce l’ingénierie sociale américaine ou chinoise, mais ne dit rien de celle de Bpifrance, de la DGMIC, de l’ANSSI, de l’Élysée. Elle parle de « résistance cognitive » depuis les salons de l’Institut Montaigne, là même où se négocie la liquidation du service public et la tokenisation de nos existences. C’est Tartuffe qui prêche la vertu. Elle dénonce la « saturation cognitive », mais propose… une campagne de santé publique : « 5 secondes avant de cliquer »… du pur bullshit. Comme si la prolétarisation cognitive généralisée pouvait se soigner avec une posologie homéopathique. C’est le « mindfulness » appliqué à l’effondrement civilisationnel – la pleine conscience de notre servitude.
Naturellement, Mhalla naturalise la domination : les « empires cognitifs » ne sont pas des rapports de force, des rapports de classe, des rapports de production, mais des « architectures mentales », des « environnements de sens », des « infrastructures de désir ». La lutte n’est plus politique, mais anthropologique. La guerre n’est plus économique, mais symbolique. L’ennemi n’est pas le capital, c’est l’algorithme. Et le tout est pensé comme une guerre de positions entre blocs nationaux – USA, Chine, France –, comme si la bourgeoisie française n’était pas dans le même camp que la bourgeoisie américaine, comme si le prolétariat chinois n’était pas dans le même camp que le prolétariat européen.
Et pendant ce temps-là, la tokenisation avance. Les données deviennent des actifs, les contenus des liquidités. Pendant qu’elle nous distrait avec ses « empires cognitifs », la tokenisation transforme déjà nos affects en NFTs, nos conversations en datasets, nos résistances mêmes en données valorisables. Mhalla ne combat pas le système – elle lui fournit son alibi français. Mais elle nous parle de « littératie numérique », de « parole lente », de « fraternité cognitive », de résistance… et demande à l’État du capitalisme français de mieux nous gouverner. Bref : un chef-d’œuvre d’idéalisme de droite. Ou comment penser la technique sans penser le rapport social – ou la résistance sans penser la révolution.
Mais rien de surprenant : une pensée produite depuis l’Élysée, l’Institut Montaigne, ou les open-spaces de la French Tech, ne peut guère produire que cette soupe indigeste. Ce n’est pas une doctrine de libération, c’est un sermon nationaliste. Objectif : soutenir les intérêts du capital français dans la course à la valorisation cognitive du monde. Et pour ça, nous faire croire que la France est une victime des « empires cognitifs » et non un de leurs relais…
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