[notes pour une dérive contrôlée]

[grille] Principe 11 – Re-parcours actif

On ne re-parcourt que ce qui a résisté.

Formulation

L’œuvre exige-t-elle du récepteur un re-parcours actif, ou se livre-t-elle d’emblée à la consommation en prévoyant et satisfaisant ses propres effets ? On cherche une œuvre construite comme un trajet à refaire, nécessitant donc une attention, non comme un message à recevoir, ni comme un effet à consommer dans l’instant et à oublier ensuite.

Ce trajet, c’est le Nachvollzug : refaire de l’intérieur le chemin formel de l’œuvre. Là où la forme s’est construite contre quelque chose, elle laisse dans sa configuration la trace de cette lutte, et l’on ne refait que ce qui a été construit par traversée. La rencontre est double et indissociable, traverser et être traversé : l’expert rigide traverse sans être traversé, il ramène l’œuvre à ses catégories ; le novice submergé est traversé sans traverser, il subit sans refaire. La condition est une liberté à l’égard de l’oeuvre : plutôt que de la réduire à ce qu’on sait déjà, accepter d’être un temps étranger à soi-même pour suivre sa logique. Cette liberté suppose elle-même une temporalité longue, le droit au retour et à la lenteur, que la circulation accélérée des marchandises culturelles contredit dans son principe même…

Distinction. Le Nachvollzug fonde les principes P10 et p11, mais P10 teste si le trajet, une fois refait, résiste au retour répété dans le temps, et P11 teste si ce trajet existe, s’il y a quelque chose à refaire. Une œuvre peut offrir un trajet lisible (P11 réussi) qui s’épuise pourtant au second parcours…

Précautions. Y a-t-il un Nachvollzug du hasard quand l’oeuvre est construite par algorithme ou dans une improvisation délibérément amnésique ? Oui, car ce qui se laisse refaire n’est pas le tirage aléatoire mais la décision qui l’encadre – le pourquoi du dispositif.

Ce qu’il faut retenir : peut-on refaire le chemin de l’intérieur ? L’œuvre bâtie par traversée porte dans sa configuration la trace de cette lutte, c’est-à-dire un trajet que le récepteur peut re-parcourir ; l’œuvre produite depuis des solutions disponibles n’offre rien de tel…

Illustrations

Piet Mondrian, Composition en rouge, bleu et jaune (1930) : la toile est achevée, aucun geste visible, et pourtant on ne la reçoit pas d’un coup. Les rapports de proportions entre les rectangles, l’asymétrie calculée qui empêche toute symétrie de se poser, l’équilibre entre les plages blanches et les bandes noires… tout cela contraint l’œil à reconstituer les décisions par lesquelles Mondrian a tenu l’ensemble sans le forcer. On refait le raisonnement de la construction, et la moindre modification mentale d’un rapport révèle pourquoi la décision prise était nécessaire plutôt qu’arbitraire…

Mallarmé, Un coup de dés : la disposition typographique, les corps de caractères, les blancs qui sont du silence ne se lisent pas passivement ; le lecteur produit le texte dans l’acte même de le parcourir…

Contre-exemples : le thriller qui anticipe chaque réaction, ménage ses suspenses, délivre ses résolutions aux moments calculés ; et le produit de l’industrie culturelle en général, qui ne se prête pas au Nachvollzug non parce qu’il serait simple, mais parce qu’il n’a pas été construit par traversée, ses effets étant assemblés depuis des solutions déjà testées.


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