[notes pour une dérive contrôlée]

La photographie d’art et son contenu de vérité en 2026. Des images qui flottent…

Chris Friel

La photographie fut longtemps l’art du contact : une surface impressionnée par la lumière d’un monde qui avait réellement lieu. De ce contact dépendait sa singularité critique, car capter, c’est toujours recueillir plus qu’on n’a voulu, et ce surcroît involontaire était la condition même de son contenu de vérité (1). En 2026, la question est de savoir si les conditions matérielles de ce contenu de vérité subsistent encore…

Capter, c’est recueillir un référent (un objet, sa lumière qui impressionne la surface, d’où le « ça‑a‑été » (2)), mais c’est aussi toujours davantage : cette captation dépose un surcroît involontaire, l’inconscient optique (3), c’est-à-dire ce que l’appareil prélève du réel par‑delà toute intention, et souvent ce que l’œil ne voit pas. Ce surcroît importe, parce que le contenu de vérité d’une œuvre ne tient pas à l’exactitude de ce qu’elle montre mais à ce qu’elle dit malgré elle, à ce qui en elle échappe à l’intention ; et en photographie, c’est par ce reste involontaire du contact que le non‑intentionnel entre dans l’image. Or ce régime indiciel est historiquement situé, et il semble aujourd’hui en train de franchir un seuil : non pas celui du numérique après l’argentique, mais celui de la représentation (où l’image est faite pour renvoyer à un réel) à la valorisation par et dans un flux (où l’image est faite pour circuler comme valeur). Ce moment est un changement de paradigme, car il semble bien qu’au‑delà le contenu de vérité devienne impossible…

Mais précisons : le flux d’abord, qui est le régime de circulation de l’image dans le capitalisme algorithmique et dont le numérique est la condition. L’image n’y est plus pour dire, montrer, témoigner, éprouver, mais pour optimiser : input pour l’entraînement des modèles, variable d’optimisation ajustée pour maximiser l’engagement, potentiel de capture attentionnelle, créance sur du temps de cerveau, donc sur de la valeur à venir. Ce n’est pas un changement de contenu, c’est un changement de fonction : optimiser la vampirisation rentière de l’attention. Le capital, écrivait Marx, est « du travail mort qui, semblable au vampire, ne s’anime qu’en suçant le travail vivant » ; le flux attentionnel n’en est que la forme accomplie.

Dans ce processus, naturellement, l’image ne sort pas indemne. L’opération ne pourrait se faire si l’image n’était systématiquement et massivement fragmentée, étiquetée, versée en jeux de données, pour être échangée. Sur cette image mise en données, le flux prélève une rente. Elle ne se vend plus comme un tirage ; elle est postée, recommandée, diffusée, et chaque regard qu’elle capte est mesuré, agrégé, revendu, à l’annonceur qui loue l’attention, au modèle qui s’en nourrit, au courtier en données qui la profile. Sa valeur ne tient plus à ce qu’elle montre mais au temps de cerveau qu’elle retient, et la plateforme, qui possède l’infrastructure et l’audience sans rien produire, prélève sur ce flux vivant une rente, au sens strict d’un revenu tiré d’une position et non d’un travail. Le vampire de Marx ici reste vrai : l’attention captée est ce qui se laisse capter, le combustible vivant d’une extraction… que l’image‑dispositif, travail mort accumulé en infrastructure, vient sucer pour s’animer et fructifier.

Dans ce flux circulent 2 types d’images : la première est générée par l’IA : produite à partir de mots, elle n’a jamais capté, n’a pas de référent assignable (plus de « ça‑a‑été » !). Son inconscient optique n’est pas affaibli mais structurellement nul, puisque rien n’y entre qui ne soit d’abord passé par le dicible : rien n’y échappe à l’intention, donc rien ne peut s’y dire malgré elle. Elle est la moyenne statistique d’un milliard de photographies entraînées les unes sur les autres, sans tenir au contact d’aucune. La seconde capte encore : c’est la photographie numérique ordinaire, qui garde un référent et un inconscient optique possibles, mais elle naît soluble dans le flux, et happée par lui – valorisée plutôt que reçue. On objectera qu’il en existe de magnifiques. Sans doute, mais dans le cadre actuel, une telle image ne peut guère être que culinaire, belle à consommer, faite pour l’agrément, et ce qui la rend si plaisante est justement ce qui la rend valorisable. Et quand bien même elle garderait la trace d’une résistance, elle ne rencontrerait nulle réception qui l’objectiverait hors du flux. Du reste, l’image incandescente, celle qui brûle d’avoir touché un réel et nous brûle en retour, a déjà cessé de nourrir les espaces mentaux de l’humanité…

Qu’une image cesse de nourrir les espaces mentaux n’est pas une perte esthétique de plus. Là où l’imaginaire n’est plus alimenté que d’images sans contenu de vérité, lissées, optimisées, faites pour plaire, c’est la faculté de se figurer autre chose que l’existant qui s’atrophie. Une humanité qui ne reçoit plus que du déjà‑voulu perd l’expérience de ce qui résiste, et avec elle une part de sa capacité à penser et à refuser : la crétinisation n’est pas une humeur de moraliste, c’est le nom de cette régression. Et l’annonce certaine de temps encore plus obscurs.

On le devine : dans ce contexte, rouvrir la possibilité de l’image incandescente, ce n’est pas une question de lieux à aménager ni de livres à publier, sinon comme gestes seconds. Des lieux, il en faudra, mais aucun ne tiendra durablement tant que subsistera le rapport social qui transforme toute attention en rente et toute image en input : ils resteront des poches, précaires, toujours menacées de réabsorption par le flux qu’elles prétendent border. L’essentiel ne se joue pas dans la construction de ces refuges mais – ceci n’a pas changé avec les algorithmes – dans les luttes qui s’attaquent au système lui‑même, à sa propriété des moyens de production, de l’infrastructure, à son extraction généralisée de l’attention, c’est‑à‑dire : dans les luttes sociales.

Problème : ces luttes de fond, dont tout dépend, ne sont guère menées. À défaut, la photographie à contenu de vérité ne disparaîtra pas, mais se marginalisera, rare et résiduelle, réduite aux niches que le rouleau compresseur des flux aura épargnées. On débraiera l’appareil computationnel, on fera de petites expositions d’images argentiques, et, espérons‑le, des livres où déposer les images qui comptent – comme Annie Le Brun, dans son dernier livre, La Vitesse de l’ombre (Flammarion, 2023), a réuni celles qui l’avaient bousculée pour les soustraire à la marchandisation et en défendre ce qu’elle nommait leur part d’ombre… On le fera comme d’autres font, le dimanche, des rallyes en 2CV ou en vieilles Porsche : avec ferveur, avec compétence, et sans illusion sur le rapport de forces. Survivance, non relève.

Przemek Strzelecki

(1) Contenu de vérité. Chez Adorno, ce qu’une œuvre dit malgré elle et malgré son auteur, mais qui ne s’atteint que par la réussite formelle de l’œuvre (un résidu involontaire non travaillé reste accident, non contenu de vérité). Il ne se confond ni avec l’exactitude documentaire ni avec le message, ne se lit que négativement, par ce qui résiste, et ne s’accomplit historiquement que dans la réception.

(2) « Ça‑a‑été ». Formule de Roland Barthes désignant la certitude que l’objet photographié a réellement existé et que sa lumière a physiquement impressionné la surface sensible. C’est l’indexicalité au sens de Peirce : un signe lié par contact à ce qu’il désigne, à distinguer absolument de l’indexation, simple étiquetage langagier de l’image.

(3) Inconscient optique (IO). Concept de Walter Benjamin : ce que l’appareil révèle du réel et que la perception ne peut isoler. Dans ce texte, il n’est pas la condition du contenu de vérité mais la forme que prend, en photographie, ce moment non intentionnel dont celui‑ci dépend…


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