[notes pour une dérive contrôlée]

BlackRock, Block et la capture de l’existence… 10 ans pour tout fragmenter ?

2 nouvelles apparemment anodines publiées mi-octobre 2025 révèlent, lorsqu’on les examine avec attention, la mécanique précise par laquelle la tokenisation généralisée de l’existence va s’accomplir dans les toutes prochaines années.

La première rapporte les propos de Kevin O’Leary, investisseur et co-animateur de l’émission Shark Tank, décrivant un futur imminent où les clients pourront commander et payer leur café via leur assistant IA — qui localisera le meilleur détaillant à proximité et exécutera instantanément le paiement via blockchain, le tout sans aucune intervention humaine consciente.

La seconde est de Jack Dorsey, co-fondateur de Block (anciennement Square), avec un slogan pour marquer les esprits : « Bitcoin is not crypto, Bitcoin is money » : bientôt (horizon 2026) seront possibles les paiements Bitcoin gratuits aux commerçants – avec frais de transaction zéro. Le but est clair : détruire les positions dominantes de Visa et Mastercard pour capturer l’intégralité du marché des paiements de détail.

2 nouvelles qui révèlent donc quelque chose d’important : le moment précis où la tokenisation cesse d’être un phénomène marginal concernant des actifs exceptionnels pour devenir l’infrastructure invisible et quotidienne de toute transaction économique…

I. Le commerce de détail quotidien comme cheval de Troie de la normalisation massive

Jusqu’ici, j’avais plutôt en tête une évolution partant de la tokenisation de l’art numérique (2017-2025 avec les NFT), puis s’étendant à l’art physique traditionnel (avec l’exemple du Picasso tokenisé par BlackRock – horizon 2030), puis culminant dans la tokenisation intégrale de l’individu lui-même (avec ses compétences, sa santé, son identité, ses relations et son génome fragmentés en tokens spéculables – horizon 2035-2050). Cette trajectoire reposait sur l’hypothèse que la normalisation psychologique et sociale de la tokenisation se ferait progressivement, d’abord par l’habituation des investisseurs et collectionneurs aux NFT artistiques, puis par l’extension aux actifs physiques de grande valeur, créant ainsi une acceptation graduelle du principe de fragmentation numérique de la propriété pour ensuite étendre le processus à des domaines plus intimes de l’existence humaine — si on accepte qu’une image JPEG puisse être tokenisée et vendue pour des millions, si on accepte demain qu’un chef-d’œuvre unique de Picasso puisse être pulvérisé en 10 millions de tokens circulant sur des marchés spéculatifs, alors on acceptera de tokeniser tout le reste.

En fait, le vecteur principal de normalisation de la tokenisation ne sera jamais l’art, mais plutôt, semble-t-il, le commerce de détail, c’est-à-dire toutes ces transactions banales et répétitives qui constituent le tissu économique ordinaire. Un calcul élémentaire suffit à saisir l’échelle : si on estime que chaque personne effectue en moyenne 5 à 10 paiements quotidiens (café, transport, repas, courses, services divers), et qu’on applique cette moyenne aux quelque 6 milliards d’êtres humains participant à l’économie monétarisée, on obtient entre 30 et 60 milliards de transactions par jour, soit plus de 10 à 20 000 milliards de transactions par an, chacune constituant une occasion de normaliser l’usage de tokens blockchain, de familiariser avec les wallets numériques, d’habituer à la vérification automatique d’identité tokenisée, de banaliser le principe même que toute valeur économique circule sous forme de fragments numériques spéculables.

3 caractéristiques structurelles qui feront de ce processus un tsunami : 1) l’universalité démographique absolue : là où l’art tokenisé touche principalement les classes supérieures éduquées ayant un intérêt, le commerce de détail touche littéralement tout le monde sans distinction de classe, d’éducation, d’âge, de localisation géographique ou d’intérêt personnel, créant ainsi un point de contact obligatoire et universel où la tokenisation peut s’imposer sans qu’aucune résistance individuelle ne soit structurellement possible une fois que l’infrastructure est en place. 2) la fréquence et la répétition compulsive : là où l’achat d’un NFT artistique ou d’une fraction de Picasso serait resté un événement ponctuel, les paiements quotidiens se répèteront mécaniquement 5 à 10 fois par jour, 365 jours par an : un processus qui deviendra tellement automatique & invisible que personne ne pensera même plus qu’il s’agit de blockchain ou de tokens. 3 – une fois que les paiements ordinaires utilisent massivement la blockchain et les tokens, l’extension ultérieure à d’autres domaines (propriété immobilière, compétences professionnelles, identité civile, santé) pourra se faire quasiment toute seule…

La déclaration d’O’Leary décrivant un futur où les clients commanderont et paieront vocalement via assistant IA et blockchain ne constitue donc pas une simple prédiction technologique futuriste mais révèle la stratégie délibérée et parfaitement consciente des acteurs dominants du capitalisme : faire du paiement quotidien banal le cheval de Troie qui permettra de familiariser des milliards de personnes avec les portefeuilles numériques, les tokens, les transactions blockchain et la vérification d’identité algorithmique, créant ainsi en quelques années seulement l’infrastructure psychologique, technique et sociale qui rendra naturelle et évidente l’extension à tous les autres domaines de l’existence. Et une fois cette infrastructure normalisée, il deviendra structurellement facile et psychologiquement accepté de l’étendre aux points de fidélité tokenisés accumulables et spéculables, aux parts fractionnées d’immobilier résidentiel ou commercial, aux tickets d’événements culturels ou sportifs transformés en NFT revendables, aux fragments de propriété intellectuelle sur des créations artistiques ou des brevets technologiques, puis progressivement aux skill tokens quantifiant et monétisant chaque compétence professionnelle, aux health tokens mesurant et valorisant chaque dimension de la santé corporelle et mentale, aux reputation tokens agrégeant et chiffrant la fiabilité sociale et économique, aux social tokens valorisant et rendant spéculables les réseaux relationnels, aux genetic tokens fragmentant et marchandisant le patrimoine génétique, et finalement aux income share agreements tokenisés permettant à des investisseurs d’acheter et de trader des pourcentages des revenus futurs des individus transformés en actifs financiers cotés en temps réel…

Le commerce de détail n’est donc absolument pas une fin en soi ni une simple application pratique de la blockchain parmi d’autres, mais le vecteur de masse de cette dystopie en marche.

II. La convergence IA agentique et blockchain : l’expropriation de soi-même

La déclaration d’O’Leary révèle un autre point : la convergence entre l’IA capable de prendre des décisions complexes en temps réel et la blockchain capable d’exécuter instantanément ces décisions sous forme de transactions tokenisées, créant ainsi un système cyborg économique où l’être humain est progressivement éjecté non seulement de la possession intégrale de ses actifs (déjà accomplie par la fragmentation tokenisée) mais également et plus profondément encore de la responsabilité même de ses décisions économiques quotidiennes. Le scénario décrit par O’Leary permet de saisir concrètement la mécanique : l’individu exprime vocalement un besoin ou un désir de façon vague et non-spécifiée (« je veux un café-crème, je serai là dans 90 secondes »), l’assistant d’IA comprend cette demande via traitement du langage naturel, localise automatiquement tous les cafés dans un rayon géographique pertinent, compare leurs prix et leur qualité selon des critères appris de vos habitudes passées, choisit le meilleur selon un algorithme d’optimisation multifactoriel, passe la commande directement au commerçant, calcule le temps d’arrivée exact, et exécute le paiement instantanément via blockchain sans que vous ayez à sortir votre téléphone, ouvrir une application, vérifier le montant, confirmer la transaction ou même être conscient que tout ce processus complexe vient de se dérouler en quelques millisecondes entre le moment où vous avez exprimé votre désir et celui où vous recevez la confirmation que votre café vous attend !

Là où la tokenisation fragmentait ce que vous possédiez en transformant votre propriété d’un tableau de Picasso ou de votre appartement en portfolio de tokens… possédés par d’autres investisseurs, la convergence IA agentique-blockchain vous exproprie de ce que vous décidez en transférant le pouvoir de choisir quoi acheter, où, quand, à quel prix, selon quels critères, de votre conscience délibérative vers des systèmes algorithmiques. Au début de ce processus, cette délégation apparaîtra comme un progrès désirable : pourquoi perdre du temps et de l’énergie cognitive à comparer manuellement les prix de 3 cafés, à vérifier leurs horaires d’ouverture, à calculer le trajet, à sortir votre carte bancaire, à taper votre code PIN, quand l’IA peut faire tout cela instantanément et efficacement pendant que vous continuez votre conversation ou votre activité ? Mais après six mois d’usage quotidien répété 5 à 10 fois par jour, cette délégation initialement volontaire et consciente se transforme progressivement en dépendance structurelle et en perte irréversible de capacité : vous ne saurez plus comment faire autrement, vous aurez désappris les gestes de la décision économique autonome, comparer manuellement des options vous semblera fastidieux et plombant, l’intervention de votre propre jugement dans le processus d’achat vous paraîtra être une friction inutile ralentissant ce qui pourrait être instantané et automatique, et vous vous retrouverez dans une situation où vous avez effectivement transféré votre responsabilité, votre pouvoir économique, à des systèmes dont vous ne comprendrez ni le fonctionnement interne ni les critères réels d’optimisation ni les biais incorporés ni les intérêts servis… Le cauchemar.

Cette expropriation s’approfondira encore lorsqu’on réalise que les assistants IA ne se contenteront pas d’exécuter des demandes explicites (« je veux un café ») mais évolueront rapidement vers l’anticipation prédictive de besoins que vous n’avez pas encore consciemment formulés. La news sur les déclarations de O’Leary mentionne d’ailleurs explicitement que « les systèmes d’IA agentique aident déjà pour les tâches quotidiennes, avec des exemples incluant des assistants IA qui suivent les habitudes de consommation d’épicerie et comparent les prix entre les détaillants comme Whole Foods, Target et Amazon », révélant que ces systèmes observent en permanence vos comportements d’achat, construisent des modèles prédictifs de vos préférences et habitudes, et sont donc en position de vous suggérer ou d’effectuer automatiquement des achats sans même que vous ayez exprimé consciemment le besoin ou le désir correspondant…

L’évolution prévisible dans les 3 à 5 prochaines années conduira à des situations où votre assistant IA, ayant détecté via vos données biométriques que votre niveau de glucose sanguin baisse et via votre agenda électronique que vous avez une réunion importante dans 2 h, décidera automatiquement de vous commander un goûter protéiné à récupérer dans 15 mn sur votre trajet, exécutera le paiement via blockchain, et vous notifiera simplement du fait accompli, vous plaçant devant une décision déjà prise et exécutée que vous ne pouvez plus qu’accepter ou refuser a posteriori avec les coûts et frictions que cela implique. Après 2 ans de ce régime où des centaines puis des milliers de décisions économiques quotidiennes seront prises et exécutées automatiquement par des IA selon des critères opaques, vous cesserez effectivement d’être un sujet économique actif délibérant consciemment de ses choix de consommation, d’investissement, d’allocation de ressources, pour devenir une interface passive exprimant des besoins vagues que des systèmes algorithmiques satisferont automatiquement selon leurs propres logiques incorporées…

La violence anthropologique de cette transformation devient pleinement visible lorsqu’on la compare au processus d’aliénation que Marx avait identifié dans le salariat industriel du XIXe siècle : le travailleur salarié était aliéné du produit de son travail (qui appartenait au capitaliste), du processus de production lui-même (dont il ne contrôlait pas l’organisation), de son essence d’être créatif (réduit à geste répétitif mécanique), et de ses relations sociales avec les autres travailleurs (mis en concurrence). La convergence IA-blockchain accomplit une aliénation d’un ordre supérieur : l’individu devient aliéné non seulement de ce qu’il possède (déjà accompli par la tokenisation fragmentant sa propriété) mais également de ce qu’il décide, de ce qu’il désire (puisque l’IA prédit et anticipe), de ce qu’il fait (puisque l’IA exécute), transformant l’existence économique quotidienne en une suite de transactions automatisées où l’être humain n’est plus que le porteur biologique d’un wallet de tokens et le générateur de données comportementales alimentant les algorithmes qui décident à sa place. Cette double aliénation, de la possession ET de la décision, constitue une forme inédite de réification intégrale où l’individu devient simultanément marchandise fragmentée (via tokenisation de ses actifs et de son existence) et automate piloté (via délégation de son agentivité à des IA).

Ce que les dystopies du XXe siècle avaient imaginé, le XXIe siècle l’accomplira – à échelle de masse.

III. La stratégie « frais zéro » de Block : destruction créatrice et capture monopolistique de l’infrastructure monétaire

La seconde nouvelle concerne Jack Dorsey et sa société Block. Elle révèle une dimension stratégique et économique que je n’avais pas entrevue : la tokenisation généralisée ne s’imposera pas uniquement par la création de nouveaux marchés pour des actifs auparavant inéchangeables, elle reposera fondamentalement sur une stratégie délibérée et parfaitement consciente de destruction des infrastructures existantes, de capture monopolistique des nouvelles infrastructures émergentes, puis de financiarisation extractive généralisée. Car la déclaration de Dorsey affirmant que « Bitcoin is money » et « Bitcoin is not crypto », couplée à l’annonce de frais de transaction zéro sur les paiements Bitcoin via la plateforme Block pour 2026, ne constitue pas une simple innovation commerciale : elle révèle la première phase d’une stratégie visant à créer les conditions d’une migration massive et irréversible du commerce mondial vers l’infrastructure Bitcoin-Block.

Le calcul économique pour un commerçant est d’une simplicité brutale et rend la décision de migration rationnellement inévitable : un commerce de détail réalisant un chiffre d’affaires d’un million € annuel paie actuellement entre 20 et 30 mille € de frais de transaction à Visa et Mastercard, représentant une charge fixe substantielle grevant directement la rentabilité et constituant souvent la différence entre profit et perte dans des secteurs à marges étroites comme l’alimentation ou la restauration. Si Block offre exactement le même service de traitement des paiements pour 0 € de frais, la décision de migration devient mécaniquement évidente et s’effectuera massivement en quelques trimestres, d’abord chez les commerçants les plus sophistiqués et attentifs à leurs coûts, puis par effet de contagion et de normalisation chez tous les autres qui ne voudront pas être les derniers à bénéficier de cette économie substantielle.

Block peut se permettre d’offrir cette gratuité initiale parce que, d’une part, les coûts marginaux de transaction sur blockchain Bitcoin sont effectivement très faibles une fois l’infrastructure en place (contrairement aux infrastructures centralisées de Visa nécessitant des datacenters massifs et des armées d’employés), et d’autre part et surtout parce que Block, comme Amazon avant lui avec la vente de livres à perte ou Uber avec les courses subventionnées, accepte consciemment et délibérément de perdre massivement de l’argent pendant cette phase initiale de 2 à 3 ans, financé par les marchés financiers et les investisseurs qui parient sur la capture future d’une position monopolistique valant des centaines de milliards une fois établie. Cette stratégie de dumping initialement déficitaire n’est pas nouvelle, mais constitue le modèle standard des plateformes numériques cherchant à établir une domination de marché : absorber des pertes colossales pendant la phase de conquête pour éliminer toute concurrence, puis une fois la position dominante acquise et les alternatives détruites, monétiser massivement l’écosystème captif qui n’a plus d’autre choix que d’utiliser votre infrastructure devenue systémique et indispensable.

La 2e phase – de 2027 à 2029 ? – verra Block devenir progressivement l’infrastructure obligée et systémique des paiements de détail : des millions de commerçants à travers le monde dépendront entièrement de Block pour l’intégralité de leurs transactions quotidiennes, leurs systèmes de caisse seront intégrés aux APIs de Block, leurs comptabilités seront synchronisées automatiquement avec les outils de Block, leurs employés seront formés aux processus de Block, et surtout leurs clients seront habitués à payer via l’écosystème Block-Bitcoin, créant ainsi une dépendance structurelle multidimensionnelle rendant tout retour en arrière ou migration vers un concurrent extrêmement coûteux en termes de temps, d’argent, de formation, de disruption opérationnelle et de risque de perte de clientèle. À ce stade, Block aura accompli ce qu’on appelle en économie un « lock-in » ou enfermement propriétaire : les commerçants seront piégés dans l’écosystème Block non pas par contrainte légale ou technique insurmontable, mais par la pure rationalité économique qui rend les coûts de sortie prohibitifs comparés aux bénéfices espérés d’une migration. | Voir à ce propos comment Amazon impose aujourd’hui ses conditions drastiques aux vendeurs tiers qui dépendent de sa plateforme pour accéder aux consommateurs, ou comment Apple prélève 30 % sur toutes les transactions de son App Store…

La 3e phase sera la monétisation massive de cet écosystème captif selon des modalités qui dépassent très largement les simples frais de transaction et révèlent la véritable stratégie économique de Block : le contrôle monopolistique de l’infrastructure elle-même, l’accès monopolistique aux flux de données, la position de plateforme obligée pour vendre toute une gamme de services adjacents à forte marge, le pouvoir de marché monopolistique permetant d’imposer des conditions commerciales dans toute négociation…

IV. 2025 comme moment de convergence stratégique

2025 n’est pas une année de transition progressive parmi d’autres dans un processus étalé sur cinquante ans, mais constitue un moment de convergence stratégique où plusieurs dynamiques technologiques, économiques, financières et réglementaires se synchronisent objectivement. 1) BlackRock, la plus grande société de gestion d’actifs au monde avec plus de 10 000 milliards de dollars sous gestion, a annoncé officiellement son intention de tokeniser massivement les actifs réels. C’est le moment où la tokenisation jusqu’ici perçue comme un phénomène marginal de la crypto-sphère se transforme en stratégie mainstream de l’industrie financière globale. 2) Block et Jack Dorsey lancent leur offensive frontale contre Visa et Mastercard avec la promesse de frais zéro en 2026, visant explicitement à capturer l’intégralité du marché des paiements de détail et à normaliser l’usage quotidien du Bitcoin et des tokens pour des milliards de transactions ordinaires, créant ainsi l’infrastructure psychologique et technique de base qui rendra naturelle l’extension ultérieure à d’autres usages. 3) l’infrastructure technique blockchain elle-même atteint un point de maturité critique avec l’émergence de solutions de seconde et troisième génération comme les graphes acycliques dirigés mentionnés par O’Leary (Hedera, Nano) ou d’autres architectures capables de traiter non plus quelques dizaines de transactions par seconde comme Ethereum première génération, mais des millions avec des coûts marginaux quasi-nuls ! 4) l’IA agentique atteint un niveau de sophistication permettant la prise de décision autonome complexe en temps réel, avec des modèles de langage capables de raisonner sur des situations contextuelles ambiguës, de planifier des séquences d’actions, d’interagir avec des APIs multiples, d’optimiser selon des critères multifactoriels. 5) le contexte réglementaire et politique évolue dans un sens favorable à cette expansion massive de la tokenisation, avec d’une part l’élection ou la réélection possible de dirigeants politiques ouvertement pro-crypto comme Donald Trump aux États-Unis qui a explicitement promis de faire de l’Amérique la « capitale mondiale du Bitcoin » et de démanteler les régulations contraignantes sur les cryptomonnaies… Autrement dit, une synchronisation temporelle parfaite où toutes les pièces du puzzle se mettent en place simultanément pour créer les conditions de possibilité technique, économique, financière, psychologique et réglementaire d’une transformation radicale s’accomplissant en quelques années plutôt qu’en quelques décennies.

V. La privatisation de l’infrastructure monétaire : dépossession de la souveraineté régalienne

Une autre dimension que la déclaration de Dorsey révèle : ce qui est en jeu dans la promotion massive du Bitcoin comme « money » et dans la construction d’une infrastructure globale de paiements basée sur Block n’est pas simplement la tokenisation de nouveaux actifs privés s’ajoutant à ceux existants, mais la privatisation et la financiarisation de l’infrastructure monétaire elle-même, c’est-à-dire la transformation de la monnaie de bien public régalien émis et contrôlé par les États via les banques centrales en actif privé spéculatif géré par des plateformes transnationales algorithmiques. Ou : comment revenir au XIXe siècle, c’est-à-dire à l’époque des monnaies privées multiples émises par les banques commerciales et, qui sait ? à ses chaos, crises permanentes et instabilité chronique… mais cette fois à l’échelle globale et avec une vélocité algorithmique démultipliée…

Les implications politiques et économiques de cette privatisation de l’infrastructure monétaire sont aujourd’hui inimaginables, mais elles dépasseront très largement la simple question technique du choix entre différents systèmes de paiement. Car si le Bitcoin remplace progressivement l’euro, le dollar ou le yuan comme monnaie d’usage quotidien, les États perdront le contrôle de la masse monétaire et deviendront incapables de mener une politique monétaire active, c’est-à-dire d’ajuster les taux d’intérêt pour stimuler ou freiner l’activité économique, de créer de la liquidité en période de crise pour éviter l’effondrement du système financier et bancaire, de dévaluer la monnaie, ou plus généralement d’utiliser les instruments monétaires comme outils de régulation. Ensuite, les transactions en Bitcoin seront par nature difficiles à tracer exhaustivement et à taxer efficacement, ce qui facilitera massivement l’évasion fiscale légale et provoquera l’effondrement des recettes fiscales des États – rendus encore plus incapables que maintenant de financer les services publics, les infrastructures, l’éducation, la santé, la sécurité sociale, les systèmes de retraite. Bref : l’économie capitaliste deviendra un espace totalement déréglementé où les flux financiers circuleront librement sans possibilité d’intervention étatique, et ce même dans les situations où l’intérêt public l’exigera. Si le paradis des prédateurs capitalistes existe, ce sera ce monde : une zone de non-droit réglementaire où le pouvoir économique réel s’exercera sans contre-pouvoirs institutionnels.

Conclusion ?

Que deviendra l’être humain si cette trajectoire s’accomplit ? Une personne indivisible dotée de dignité intrinsèque, de droits universels inaliénables, d’agentivité économique et politique, de capacité à délibérer consciemment de ses choix et à orienter sa propre existence selon ses valeurs et désirs propres ou… un assemblage fragmenté de tokens numériques ? Un actif dont la valeur totale sera calculée en permanence par agrégation de tous ses tokens… affichée publiquement ? Quoi qu’il en soit, l’aliénation intégrale qui semblait être une possibilité dystopique lointaine pour 2050 semble devenir une réalité imminente… Combien de temps disponible encore pour observer, comprendre, délibérer en conscience et organiser la destruction de ce système ?


Lucas D. | texte élaboré avec l’appui de Sonnet 4.5 pour la périodisation et pour la révision. Les données & idées ont été rédigées & structurées dans Obsidian. Ces technologies m’accompagnent dans l’exploration, la synthèse & la formulation des idées, tout en restant sous ma responsabilité éditoriale & critique |


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