[notes pour une dérive contrôlée]

Le techno-fascisme, phénomène contingent ou processus naturel du capitalisme tokenisé ?

En ce moment, l’approche personnalisée du technofascisme occupe une partie de l’espace éditorial. J’ai déjà évoqué ici deux livres : Au-delà de Thiel & Musk, comprendre le techno-fascisme comme processus structurel : Les prophètes de l’IA. Pourquoi la Silicon Valley nous vend l’apocalypse, de Thibault Prévost, et Apocalypse Nerds, de Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet.

Ce week-end, je suis tombé sur un entretien avec Bruno Colmant, « influent » intellectuel de la bourgeoisie belge – qui publie : Donald Trump : le spectre d’un fascisme digital. N’ayant pas lu le livre – peu probable que je le fasse… –, je me contente donc de cet entretien paru dans Le Grand Continent pour revenir ici sur les limites de l’approche personnalisée du « fascisme numérique ».

D’emblée, Colmant pose ses cartes théoriques en affirmant que le proto-fascisme numérique n’est « pas une fatalité systémique inhérente au capitalisme » mais un « phénomène contingent, incarné » par des « volontés humaines identifiables ». Cette posture initiale va naturellement déterminer tout le reste : une galerie de portraits inquiétants pour donner corps à la thèse d’un « complot concret » dont il suffirait de neutraliser les conspirateurs pour sauver la démocratie…

Colmant touche parfois à des vérités plus profondes. Quand il décrit le système comme « plateforme » où « il n’y a pas de citoyens, seulement des utilisateurs », ou quand il évoque ce « contrat social inversé » où nous cédons notre expérience vécue aux « souverains algorithmiques », il frôle l’intuition décisive : celle d’un processus de tokenisation généralisée qui transforme tout en données gouvernables. Mais plutôt que de poursuivre cette piste structurelle, il retombe invariablement sur les « physiciens du pouvoir » qui manipulent ces flux, comme si le problème résidait dans les manipulateurs plutôt que dans l’infrastructure elle-même. Je pense, au contraire, que la tokenisation n’est pas un choix technique parmi d’autres, mais la solution trouvée par le capital pour résoudre une contradiction spécifique : entre l’impératif d’accumulation (qui exige une prédictibilité maximale des comportements) et la nature fondamentalement imprévisible de l’action politique démocratique.

En résumé : le modèle économique des plateformes repose sur la capacité à anticiper et orienter les comportements pour maximiser l’engagement, le temps d’attention, la consommation. Mais l’espace démocratique, par essence, génère de l’imprévisible : des débats qui bifurquent, des mobilisations qui surgissent, des refus qui s’organisent. Cette imprévisibilité est un risque pour la valorisation du capital algorithmique. D’où la nécessité systémique de transformer toute parole politique en signal traitable : non pour la réprimer frontalement (ce qui générerait de la résistance visible), mais pour la métaboliser – l’absorber, la décomposer en variables, la réinjecter sous forme de contenus optimisés qui neutralisent sa charge conflictuelle. C’est ici que se loge la dérive technofasciste : non dans la volonté maléfique de quelques oligarques, mais dans la logique même d’un système qui ne peut tolérer l’indétermination démocratique sans déstabiliser ses conditions de reproduction. Les « lignes algorithmiques » dont parle Colmant n’ont pas besoin d’être programmées par des fascistes pour produire des effets fascisants : dès lors que toute dissidence devient feedback, toute critique donnée d’entraînement, toute résistance variable d’optimisation, le processus est enclenché : l’espace délibératif n’existe plus comme lieu de transformation politique, mais comme surface d’extraction de données. Le citoyen n’est plus reconnu dans sa capacité à rompre avec l’existant, mais ajusté en temps réel selon les paramètres du système. C’est cela, je crois, le techno-fascisme.

Musk, Thiel et consorts n’en sont donc pas les causes, mais ils en sont les expressions les plus visibles. Ils sont les gestionnaires zélés d’une infrastructure qui les précède, voire qui les dépasse eux-mêmes. Dans ce cadre, leur autoritarisme affiché n’est que la traduction idéologique d’un processus objectif : celui d’un capitalisme qui, pour s’optimiser, doit dépolitiser la société. Le techno-fascisme n’est pas un projet subjectif plaqué sur une technique neutre ; c’est la forme politique que prend nécessairement un mode de reproduction du capital fondé sur la gouvernementalité algorithmique totale.

En persistant à personnaliser ce qui relève d’un processus structurel, en transformant une mutation du mode de production en conspiration d’oligarques « proto-fascistes », ces analyses nous empêchent de comprendre que le techno-fascisme n’est pas une déviation mais l’aboutissement logique du capitalisme tokenisé. La tâche qui nous incombe en conséquence n’est pas de défendre « sans concession les institutions », mais tout faire pour abattre le système. Donc, oui, rejoindre « des mouvements citoyens, des organisations de défense des droits humains, des collectifs universitaires et des réseaux d’activistes numériques », mais à condition que ceux-ci s’orientent, loin de la seule dénonciation de milliardaires réactionnaires, à la remise en question de l’ensemble de la classe possédante. Et en commençant par la nôtre – à portée de nos piques.

[note]


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