
Les prophètes de l’IA. Pourquoi la Silicon Valley nous vend l’apocalypse, de Thibault Prévost
Apocalypse Nerds, de Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet
La prolifération récente d’ouvrages dénonçant le « techno-fascisme » à travers les figures de Musk, Thiel ou Zuckerberg révèle sans doute un paradoxe symptomatique de notre époque. Car, en personnifiant les dérives du capitalisme numérique, cette littérature ne risque-t-elle pas de reproduire précisément le fétichisme qu’elle prétend combattre ? Se focaliser sur les plus tarés et les plus malfaisants de Silicon Valley comme architectes conscients d’un projet fascisant, n’est-ce pas, au fond, manquer l’essentiel : que ces individus sont moins les démiurges que les produits d’une transformation structurelle du capitalisme lui-même ?
La tokenisation, telle que j’ai ici commencé à l’explorer, désigne ce processus par lequel le capitalisme numérique réduit progressivement toute réalité – objets, relations, pensées, affects – à des unités discrètes computables et échangeables. Une dynamique qui dépasse largement les stratégies individuelles des magnats de la tech, mais qui constitue la forme même que prend le rapport social capitaliste lorsqu’il colonise intégralement l’espace cognitif et informationnel. Et dans ce cadre, les Musk et Thiel de ce monde n’inventent pas cette logique, ils en sont les expressions les plus accomplies : des avatars.
L’IA, dans cette perspective, n’apparaît plus comme l’outil d’une conspiration oligarchique dans un but explicite de prédation sociale, mais comme l’aboutissement nécessaire de cette tokenisation généralisée en cours. Les grands modèles de langage transforment le langage humain en tokens, les systèmes de vision artificielle convertissent le visible en vecteurs, les algorithmes de recommandation encodent les désirs en matrices : une telle réduction computationnelle du monde n’est pas un choix stratégique de quelques milliardaires malfaisants hautement conscients de leurs intérêts de classe, mais la forme que prend nécessairement la valorisation capitaliste lorsqu’elle s’empare de la cognition elle-même comme force productive.
L’incompatibilité entre ce capitalisme – se tokenisant – et la démocratie (même bourgeoise et républicaine) ne résulte donc pas principalement des convictions antidémocratiques d’un illuminé (Peter Thiel) ou d’un monstre (Elon Musk), mais de la nature même d’un système qui transforme tout débat, toute délibération, toute pensée critique en données à optimiser. Dans un tel système, il n’est plus de place pour des sujets capables de jugement autonome, mais seulement pour des flux de données à gouverner algorithmiquement. Cette contradiction est inscrite dans la structure même du capitalisme numérique, et ce indépendamment des intentions – plus ou moins affichées, plus ou moins explicites – de ses principaux bénéficiaires.
Naturellement, décrire les délires transhumanistes et les fantasmes sécessionnistes de ces milliardaires n’est pas sans vertu pédagogique indéniable. Leurs discours révèlent, même sous leur forme caricaturale ou hallucinée, les tendances profondes du système. Mais s’arrêter à cette dénonciation personnalisée, c’est risquer de croire qu’il suffirait de remplacer ces individus, de mieux les réguler ou de limiter leur pouvoir pour résoudre le problème. Et ce serait oublier que derrière Musk se profile déjà une armée de successeurs potentiels, tous façonnés – charriés – par la même logique systémique.
Plus problématique encore, cette focalisation sur les personnes peut induire des stratégies de résistance inadéquates. Si le problème est la tokenisation elle-même – cette transformation du monde en actifs numériques gouvernables –, alors circonscrire la critique aux seuls technofascistes de la Silicon Valley constitue une diversion dangereuse. Car en désignant Musk, Thiel et leurs épigones comme les uniques responsables de la dérive autoritaire, on permet au reste de la bourgeoisie de se présenter comme une alternative raisonnable, voire comme un rempart contre ces « excès ».
Or, l’ensemble de la classe capitaliste dépend désormais de cette infrastructure de tokenisation. Les banquiers de Wall Street qui dénoncent les frasques de Musk profitent des mêmes algorithmes de trading haute fréquence. Les industriels traditionnels qui s’alarment des délires transhumanistes de Thiel numérisent méthodiquement leurs chaînes de production. Les gestionnaires d’actifs qui critiquent l’autoritarisme de la tech gouvernent des portefeuilles entièrement tokenisés. Même la bourgeoisie « éclairée » qui finance les think tanks progressistes et promeut une tech « éthique » participe de cette réduction computationnelle du monde – elle en propose simplement une version plus policée, plus acceptable socialement.
Cette division du travail idéologique au sein de la classe dominante n’est pas fortuite. Pendant que les technofascistes jouent les épouvantails avec leurs provocations et leurs saluts nazis, le capitalisme tokenisé poursuit sa colonisation méthodique de toutes les sphères sociales, porté par des acteurs apparemment plus respectables. Les fonds de pension qui gèrent algorithmiquement les retraites, les assurances qui profilent leurs clients par IA, les États qui déploient la surveillance biométrique – tous participent de la même logique sans avoir besoin d’afficher les fantasmes eugénistes d’un Peter Thiel.
Ainsi, faire du techno-fascisme l’ennemi principal, c’est accepter implicitement que le problème serait une déviation pathologique du capitalisme numérique plutôt que sa trajectoire normale. C’est permettre à une fraction de la bourgeoisie de se repositionner comme solution – une tech « responsable », une IA « alignée », un capitalisme « inclusif » – alors qu’elle ne propose que des variantes du même processus de tokenisation généralisée. Or, non : l’alternative n’est pas entre un capitalisme « éthique » et un capitalisme technofasciste, mais entre la poursuite de cette tokenisation jusqu’à son terme barbare et l’invention collective de formes sociales qui échappent à la logique même de la valorisation.
Cette analyse ne vise évidemment pas à absoudre les Musk et consorts de leur responsabilité politique et morale. Leur adhésion enthousiaste à ce système, leur volonté d’en accélérer les tendances les plus destructrices, leur mépris affiché pour tout ce qui résiste à la tokenisation méritent dénonciation. Mais comprendre qu’ils sont les symptômes plutôt que les causes permet de mieux cibler l’action politique nécessaire.
La véritable question n’est pas seulement « comment empêcher ces individus de nuire ? » mais aussi et surtout « comment interrompre le processus de tokenisation du monde ? ». Cette reformulation éclaire un enjeu crucial : développer des formes de socialité irréductibles au calcul, maintenir des espaces de délibération non-tokenisables, cultiver des modes de connaissance qui échappent à la capture algorithmique – tout cela ne peut se limiter à une opposition, même vigoureuse, aux oligarques de la Silicon Valley, mais, pour résister à la barbarie technofasciste qui s’annonce, exige de reposer la question – ancienne mais plus urgente que jamais – du renversement des rapports sociaux de production.
Cette perspective replace les résistances locales – contre la surveillance, contre l’IA prédatrice, contre les monopoles numériques – dans un horizon plus vaste : celui d’une rupture avec le mode de production qui génère nécessairement ces phénomènes, c’est-à-dire celui de la révolution sociale. Sans cette articulation entre luttes immédiates et révolution sociale (sa littérature, sa presse, ses militants), nous risquons de combattre indéfiniment les symptômes d’un mal en laissant intactes les racines.
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