Lu dans la presse ce jour que 172 espèces d’abeilles sauvages en Europe sont menacées d’extinction — près de 2 fois plus qu’en 2014 (1). Plus de 20 % des espèces de bourdons et d’abeilles cellophanes sont menacées, y compris 15 espèces de bourdons essentielles pour la pollinisation de cultures comme les pois et les haricots, et 14 espèces d’abeilles cellophanes qui pollinisent les marguerites et les érables. Sans parler des papillons… La Commissaire européenne à l’Environnement, Jessika Roswall, a qualifié la situation de « catastrophique ».
Sur cette catastrophe, ce n’est pas l’information qui manque : les scientifiques documentent précisément la destruction des habitats, identifient les pesticides responsables et cartographient la disparition des fleurs sauvages. La technologie permet aujourd’hui de suivre précisément les populations, d’analyser les sols et de modéliser les impacts climatiques. Et pourtant, la catastrophe s’accélère…
Pour le dire clairement : notre problème, ce n’est donc pas un problème de connaissance ni d’outils techniques, mais un problème d’organisation sociale.
Dans un système où chaque acteur doit maximiser sa rentabilité pour survivre, aucune quantité de données ne peut empêcher un agriculteur endetté d’intensifier ses pratiques, un propriétaire foncier de bétonner une prairie, ou une entreprise agrochimique de promouvoir ses intrants azotés.
Naturellement — si je puis dire —, la tokenisation et les registres distribués — ces bases de données partagées sans autorité centrale, dont la blockchain est l’exemple le plus connu — sont aujourd’hui mobilisés pour financiariser la nature à travers des crédits carbone et des marchés émergents de biodiversité. Des projets comme Toucan Protocol ou les systèmes de “biodiversity credits” en développement dans l’UE permettent de découper, privatiser et spéculer sur des “services écosystémiques” tout en laissant intact le moteur de la destruction. Un hectare de forêt peut être enregistré comme actif numérique pour son stockage carbone, une zone humide tokenisée pour ses capacités de filtration, pendant que les pratiques industrielles continuent ailleurs, compensées par ces achats d’habitats à distance. La technologie devient alors un instrument de verdissement qui masque la continuation du désastre sous une apparence de gestion rationnelle et traçable : elle rend crédible la fiction comptable selon laquelle on peut détruire ici pourvu qu’on protège là-bas, sans jamais remettre en cause le modèle productif lui-même.
Mais imaginons que les travailleurs agricoles, les apiculteurs, les habitants des territoires ruraux s’emparent collectivement de la décision sur l’usage des terres et l’organisation de la production alimentaire. Dans ce contexte, les mêmes outils numériques prendraient un sens radicalement différent. Un registre ouvert et transparent des pratiques agricoles ne servirait plus à établir des prix de marché, mais à coordonner une restauration écologique planifiée démocratiquement. Chaque parcelle pourrait être documentée non pas selon sa valeur extractive, mais selon sa contribution à la reproduction des écosystèmes : quelles espèces d’abeilles y trouvent refuge, quelles plantes mellifères y fleurissent à quelle période, comment elle s’intègre dans les corridors écologiques nécessaires aux pollinisateurs sauvages…
Les données sur les populations d’abeilles, aujourd’hui fragmentées entre instituts de recherche et agences nationales, deviendraient accessibles en temps réel aux communautés locales. Lorsqu’une espèce de bourdon commence à décliner dans une région, les assemblées locales pourraient immédiatement identifier les causes — disparition d’une légumineuse particulière, usage d’un pesticide spécifique, destruction d’un site de nidification — et organiser collectivement la réponse appropriée. La technologie permettrait alors non pas de surveiller pour sanctionner, mais de coordonner pour restaurer.
Plus fondamentalement, dans une économie qui ne serait plus soumise au capital, la tokenisation pourrait servir à rendre visible et à valoriser le travail écologique lui-même. Replanter des haies, maintenir des prairies fleuries, creuser des sites de nidification pour les abeilles solitaires, réduire progressivement l’usage de chimie de synthèse — tout ce travail essentiel mais invisibilisé dans le système actuel pourrait être reconnu, coordonné et soutenu : non pas à travers des mécanismes de marché où chaque geste doit générer un profit, mais à travers une organisation collective qui alloue les ressources et le temps de travail selon les besoins écologiques identifiés.
Les 15 espèces de bourdons essentielles à la pollinisation des pois et des haricots, par exemple, nécessitent des habitats spécifiques qui varient selon les régions et les saisons. Coordonner leur protection à l’échelle européenne exige une planification fine qui tienne compte des cycles biologiques, des migrations, des plantes hôtes, des conditions climatiques locales. Cette complexité est aujourd’hui un obstacle insurmontable parce qu’elle entre en conflit avec les impératifs de simplification et de standardisation qu’impose la recherche du profit. Mais dans un système où la production alimentaire serait organisée pour nourrir les populations tout en régénérant les écosystèmes, cette même complexité deviendrait gérable grâce aux outils numériques de coordination. Agriculteurs, écologistes et habitants pourraient partager leurs observations, ajuster collectivement les pratiques, expérimenter et diffuser rapidement ce qui fonctionne.
En clair, l’intensification agricole qui détruit les habitats ne résulte pas d’une ignorance des conséquences, mais de la loi du profit : produire toujours plus sur moins de surface pour rembourser les dettes, payer les intrants, survivre à la concurrence… Si cette contrainte disparaissait — si la terre n’était plus un capital à valoriser mais un bien commun à transmettre, si les agriculteurs n’étaient plus des entrepreneurs individuels endettés mais des travailleurs collectivement responsables de la production alimentaire —, alors la question ne serait plus “comment maximiser le rendement” mais “comment organiser la production pour qu’elle soit soutenable”. Et alors les technologies numériques deviendraient des outils de cette organisation collective. En permettant de répartir le travail, d’ajuster les pratiques aux spécificités locales, de mesurer non pas la productivité mais la santé des écosystèmes et de rendre visibles les interdépendances entre cultures, pollinisateurs & habitats, etc. Les registres distribués pourraient servir cette coordination non pas en créant des marchés de droits à polluer, mais en permettant aux différentes régions de partager leurs données, leurs expérimentations, leurs succès et leurs échecs, dans un processus d’apprentissage collectif orienté vers un objectif commun… : maintenir les conditions de vie sur Terre.
C’est seulement sur cette base que sauver les abeilles deviendra possible.
(1) selon la Liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) publiée lors du Congrès mondial de la conservation de l’UICN à Abou Dhabi le 10 octobre 2025…
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