[notes pour une dérive contrôlée]

L’homme sans boussole

Room in New York (1932), de Edward Hopper

Je reprends mes notes sur Ceci tuera cela, où Annie Le Brun et Juri Armanda traitent de la désintégration progressive de nos boussoles mentales et cognitives. Car, si les auteurs en saisissent bien l’effet – la dérégulation de l’espace extérieur entraînant celle de l’espace intérieur –, il faudrait, pour comprendre ce qui se joue aujourd’hui dans l’apparente banalité de nos écrans et de nos applications, que le ressort en soit l’organisation capitaliste du travail et la propriété des dispositifs. Une démarche, qui rapporte les dispositifs au travail et à ceux qui les possèdent, que les auteurs de Ceci tuera cela n’adoptent pas…

Les sociétés d’avant l’industrie découpaient l’espace par des frontières visibles et des distinctions (plus ou moins) stables qui organisaient le monde et, par là même, organisaient l’esprit. Le village s’opposait à la forêt, le sacré au profane, le jour de travail au repos nocturne. Ces séparations étaient des rapports de domination inscrits dans le sol : la seigneurie, la paroisse, le finage assignaient à chacun sa place, et l’ordre qu’elles imposaient aux façons de voir, de penser et de s’organiser était celui des maîtres de la terre. L’église imposait le silence et la verticalité ; la place du marché autorisait le bruit et le commerce. Chaque lieu possédait son atmosphère propre, ses règles implicites, sa fonction symbolique. Orientation et assignation allaient ensemble : l’espace extérieur ainsi découpé produisait un espace intérieur capable de distinguer les registres et de hiérarchiser les valeurs, selon un ordre qu’il n’avait pas choisi.

Le capitalisme industriel du XIXe siècle a défait cette architecture et en a bâti une autre. La fabrique sort le travail du foyer : le lieu d’habitation s’oppose désormais au lieu de travail, et c’est de ce moment que W. Benjamin date l’intérieur de l’homme privé. L’exploitation industrielle a envahi la ville, la marchandise a colonisé des domaines qui lui étaient auparavant fermés (la terre, par l’enclosure et la vente des biens communaux ; la force de travail, devenue salariée ; le logement, livré au loyer ; le vêtement et la nourriture, que le foyer produisait en partie), et la séparation nouvelle avait ses rythmes : on allait à l’usine puis on en revenait ; le dimanche restait chômé ; la maison ouvrière, aussi misérable fût-elle, offrait un répit relatif face à l’exploitation. C’est cette séparation, produite par le capital lui-même, que la suite de son histoire va défaire. Mais le vingtième siècle, avec sa production de masse et sa consommation organisée, a accéléré le processus. Les banlieues pavillonnaires ont effacé les centres-villes historiques, les centres commerciaux ont remplacé les places publiques, la voiture individuelle a détruit les transports collectifs et imposé son tempo… Marc Augé nommera « non-lieux » ces espaces interchangeables – aéroports, autoroutes, chaînes hôtelières – où plus rien ne permet de savoir où l’on se trouve vraiment. Première désorientation.

C’est avec le néolibéralisme triomphant des années 1980 que la dérégulation devient programme explicite et systématique. Margaret Thatcher proclame d’ailleurs qu’il n’y a pas d’alternative : libre circulation des capitaux, déréglementation financière, privatisation des services publics… Même ce qui relevait du commun – l’eau, l’éducation, la santé, les transports – est progressivement marchandisé. L’espace public lui-même change de nature : les places sont privatisées, transformées en extensions de centres commerciaux. La séparation entre temps de travail et temps de vie commence à se fissurer avec l’arrivée des téléphones portables et des ordinateurs personnels. Le bureau peut nous rappeler le soir, le travail s’invite progressivement dans la sphère domestique… Mais surtout, une homogénéisation mondiale s’opère : les mêmes enseignes dans toutes les villes, les mêmes produits sur tous les continents, les mêmes codes esthétiques reproduits partout… Annie Le Brun identifie cette période comme le moment où le labyrinthe se met en place : une multiplication apparente des choix qui masque la fermeture réelle de l’horizon. On peut choisir entre mille produits, mais tous obéissent à la même logique marchande ; vous pouvez voyager partout dans le monde, mais vous retrouvez partout le même décor standardisé. Une diversité de surface qui recouvre une profonde uniformisation…

L’arrivée d’internet et du numérique dans les années 1990-2000 devait, selon ses promoteurs, démocratiser l’accès au savoir et libérer les individus des anciennes tutelles. En fait, elle a poussé plus loin la destruction des séparations spatiales car, non seulement les frontières géographiques perdent leur pertinence – l’information circule instantanément et les transactions s’effectuent en temps réel à l’échelle planétaire –, mais, surtout, la séparation entre espace privé et espace public se défait : exit le domicile comme refuge, désormais Amazon y livre ses colis, Netflix ses contenus, les réseaux sociaux y font intrusion en permanence via le smartphone devenu obligatoire, et le salarié du tertiaire, connecté, abonné, peut travailler depuis son canapé : tous les registres d’existence se superposent dans le même espace physique réduit, médiatisés par le même écran. Marx décrivait le travail à domicile moderne comme le département extérieur de la fabrique, l’écran tend à faire du logement entier ce département… Il n’y a quasiment plus de porte pour séparer le temps vendu du temps à soi.

Les réseaux sociaux des années 2010 aggravent encore ce processus en imposant une présence continue, une disponibilité permanente, une exhibition obligatoire de soi. L’intimité tend à devenir impossibilité structurelle dans un monde où tout doit être partagé, photographié, documenté, où le moindre moment de vie ordinaire – un repas, une promenade, une soirée entre amis – doit être capturé et diffusé comme preuve de son existence sociale.
De leur côté, les dispositifs de recommandation que possèdent quelques entreprises construisent ce qu’Annie Le Brun nomme le labyrinthe quantitatif : une offre pléthorique qui donne l’illusion de la diversité tout en vous enfermant dans une bulle de recommandations calibrées (Spotify, Netflix, YouTube, etc.) : on croit explorer quand, en vérité, on ne fait que tourner en rond dans un espace balisé, où chacune de nos traces est enregistrée, analysée, monétisée. La recherche elle-même – cette errance de la pensée dont Diderot attendait les plus belles découvertes, rappellent Le Brun et Armanda – est réduite à une requête qui obtient réponse instantanée. Plus d’horizon, plus d’inconnu : fini cette distance entre chercher et trouver où l’imagination trouvait son temps et ses matériaux.

Avec la pandémie de 2020-2021, le télétravail généralisé pousse la confusion plus loin. Le confinement impose à des millions de personnes de vivre, travailler, consommer, se divertir dans le même espace. La souffrance psychique s’étend : les demandes de soins augmentent, la consommation d’anxiolytiques aussi. Mais au lieu de reconnaître que ces troubles ont une cause sociale, on nous a proposé des applications de méditation, du yoga en ligne, des podcasts de développement personnel qui n’ont fait qu’approfondir notre dépendance. Pendant ce temps, la surveillance s’est renforcée, les plateformes de visioconférence enregistrant les réunions, les objets connectés traçant les moindres mouvements domestiques, les assistants vocaux écoutant les conversations privées. Ou quand l’intérieur le plus intime est devenu extérieur surveillé…

C’est à ce moment – nous y sommes – que se dessine la possibilité d’une nouvelle étape : celle que j’appelle tokenisation généralisée. Le processus est à peine engagé, et ce qui suit relève de la projection. Ses protagonistes, en revanche, sont déjà connus : les puissances installées de la finance, c’est-à-dire les grands gestionnaires d’actifs, BlackRock en tête ; les banques, qui tokenisent fonds et titres ; les émetteurs de stablecoins… Si cette trajectoire se poursuit sans rupture, elle accomplira ce que le néolibéralisme et le numérique ont préparé : la liquéfaction généralisée de toute stabilité résiduelle. On peut en effet projeter qu’avec la blockchain et les smart contracts, plus rien n’aura besoin de frontières physiques – sinon celles des centres de données et des réseaux électriques qui les portent, bien sûr : chaque maison pourra devenir token immobilier dont la valeur fluctuerait en temps réel, chaque diplôme credential token transférable, l’identité de chacun portefeuille de tokens biométriques, financiers, réputationnels… Tout ce qui constitue aujourd’hui des repères fixes (propriété, qualifications, relations) pourra se dissoudre dans un flux perpétuel de valeurs échangeables. Chaque domaine de l’existence sera ainsi progressivement converti en actif tokenisé négociable sur des marchés liquides…

Bien sûr, rien de tout cela n’est certain. Car il faut compter sur la volatilité des marchés de cryptoactifs, sur les rivalités entre fractions du capital – banques, émetteurs, États soucieux de leur monnaie – qui se disputent la maîtrise des rails, sur les limites matérielles, énergie et centres de données, d’une infrastructure qu’on dit à tort immatérielle… Mais si cette liquéfaction généralisée a lieu, si tout est converti en tokens circulant sur des marchés volatils, probable que les derniers repères cèdent et que se produise une profonde désorientation. Car comment préserver une intimité quand chaque pensée, chaque désir, chaque mouvement serait tracé, enregistré, monétisé ? Comment cultiver une imagination quand chaque moment de vide serait immédiatement comblé par une notification, une suggestion calculée, une sollicitation marchande ?

En attendant, les lunettes AR arrivent déjà en magasins proposant de superposer en permanence des informations numériques sur le monde physique. À prévoir ce moment où chaque objet regardé affichera son prix, ses reviews, ses tokens associés, où chaque personne que l’on croisera affichera son score de réputation, ses tokens détenus, ses affiliations communautaires… On ne pourra plus rien voir sans légende fournie par quelques propriétaires de mégatrusts.

Annie Le Brun demandait : « Qui sommes-nous encore pour accepter de nous laisser dépouiller de ce que nous sommes ? » Cette question reste ouverte, urgente, vitale, à condition d’entendre « ce que nous sommes » au sens matériel : des moyens et du temps, dont on nous dépouille, et des rapports, que nous pourrions changer. Elle suppose qu’il reste encore un « nous » capable de se la poser, un espace intérieur non encore totalement colonisé d’où pourraient surgir le refus et la conscience. Elle suppose surtout que ce « nous » trouve la classe ouvrière remobilisée, faute de quoi ce refus restera un état d’âme sans issue. Pour que la vie de tous puisse disposer de ses lieux et de son temps – ce temps disponible que Marx, dans les Grundrisse, tenait pour la mesure de la richesse d’une société libérée du capital –, il faudra l’arracher.


(1) Dans son roman Super triste histoire d’amour, Gary Shteyngart (2010) a imaginé ses personnages portant des dispositifs appelés « äppäräti »qui affichent en temps réel des informations sur les personnes qu’ils croisent : scores de crédit, attractivité physique (« fuckability » dans l’original), données personnelles, etc.


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