On entre. On ne ressort pas le même – ou on n’est jamais entré.

Formulation
L’œuvre produit-elle une distance entre le sujet et lui-même – l’oblige-t-elle à penser ce qu’il ne pensait pas encore, à voir ce qu’il ne savait pas qu’il ignorait ? Ou lui confirme-t-elle ce qu’il sait, veut et pense déjà ? À l’issue de la rencontre, le sujet est-il le même qu’à l’entrée ? Cette distance ne s’installe que par un ébranlement (Erschütterung) : le moment où les repères disponibles cessent de fonctionner. Sans cet ébranlement, aucune distance durable ne s’ouvre, c’est pourquoi le critère n’est jamais l’intensité du choc reçu, mais ce que cet ébranlement a laissé une fois la rencontre passée.
L’affect n’est pas le critère : toute œuvre en produit et l’intensité ne distingue rien ; ce qui compte est ce que la forme en fait. À distinguer donc du choc calculé, prévu et consommé comme tel, et qui console. Le frisson (Schauer) est une entrée possible, mais l’ébranlement est ce qui peut advenir une fois la traversée commencée. Le critère est la déchirure des conventions de réception. Quand les formats, les attentes, les routines perceptives du sujet ne suffisent plus, quand l’œuvre défait les conventions auxquelles le regard s’était habitué.
2 précisions. 1) L’ébranlement s’oppose au modèle propriétaire où l’expérience grossit un capital – quand le récepteur sort augmenté, pourvu de plus de monde et de plus d’être… l’ébranlement est l’inverse exact : il retire au sujet sa souveraineté (dessaisissement). 2) L’ébranlement ne peut être visée sans se retourner : l’œuvre qui cherche à déranger signifie le dérangement au lieu de le produire. Critère négatif, une œuvre dont on perçoit qu’elle veut déranger n’a probablement pas atteint le principe…
Ce qu’il faut retenir : le sujet sort-il comblé ou déplacé (ébranlement) ? La distance vraie n’est pas un programme, elle surgit de la nécessité formelle, là où ni l’auteur ni le spectateur ne l’attendaient. L’émotion reconduite, le confort du regard confirmé, le gain accumulé sont les 3 visages de ce qui ne déplace pas.
Illustrations
Haneke, Funny Games : le film retourne les conventions du thriller contre le spectateur, les bourreaux s’adressent à la caméra, la violence atroce est hors champ mais dure trop longtemps, la catharsis attendue est annulée par un rembobinage littéral. Le déplacement n’est pas dans le contenu, la violence, mais dans la déchirure du tissu des conventions de réception.
Kafka : le lecteur ne peut pas rester le même, non que Kafka ait eu l’intention de déranger, rien n’en témoigne, mais parce que ce que les textes dépassent tout programme. Après La Métamorphose, le rapport du sujet à son corps, à l’espace domestique, à la normalité peut être altéré – effet que Kafka ne visait pas…
Contre-exemples : Delerm et sa Première Gorgée de bière, cas extrême où la forme entière est au service de la confirmation, sans contradiction aucune entre ce qu’elle promet et ce qu’elle donne, l’émotion reconduite et jamais traversée…
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