[notes pour une dérive contrôlée]

[glossaire] Affirmative Kultur

Rappel des glaneuses (1859), de Jules Breton

Concept dégagé par Herbert Marcuse dans « Du caractère affirmatif de la culture » (1937, in Culture et société, 1970). Forme de culture bourgeoise qui sépare le monde idéel (les valeurs dites supérieures : beauté, vérité, liberté, dignité humaine…) du monde matériel (rapports de production, travail, exploitation, souffrance sociale…), mais en posant les premières comme déjà réalisées dans un royaume autonome (œuvres d’art, philosophie, religion)… ce qui dispense de les réaliser dans le monde social. La culture devient ainsi compensation (réconfort), en offrant dans le royaume idéel ce que la vie matérielle refuse ; dérivatif (diversion), en détournant vers la contemplation esthétique l’énergie qui pourrait porter la critique pratique ; alibi de la résignation politique (passivité), en faisant de leur présence dans les œuvres le prétexte de n’en rien exiger du monde social ; universalisme abstrait, en proclamant universel un idéal qui ne vaut qu’au prix de sa séparation d’avec les conditions matérielles – et la division en classes – qui permettraient de le rendre réel. ♦︎ 3 niveaux d’analyse articulés. Chez Marcuse en 1937, l’analyse, dans un contexte d’analyse du fascisme, vise la culture bourgeoise comme telle dans son rapport à la production matérielle – c’est une critique social-historique du caractère affirmatif comme idéologie de classe. Chez Adorno, le concept n’est pas l’objet d’un texte unique mais il traverse l’œuvre esthétique et sa critique de l’idéologie : Théorie esthétique parle d’« affirmation mensongère de la réconciliation » à propos des œuvres qui clôturent leurs tensions ; « Culture et administration » analyse la culture affirmative devenue marchandise & décor. Le concept est moins repris que retravaillé dans un autre cadre – celui de la dialectique de l’œuvre d’art – où l’analyse se déplace sur le terrain formel : ce qui est en jeu est l’opération de réconciliation (fictive) que l’œuvre opère ou refuse dans sa structure même. Ces 2 niveaux trouvent leur point de rencontre dans un 3e, celui de la réception : la détente est l’effet sur le spectateur, l’opération subjective qui réalise dans l’expérience ce que la fonction social-historique opère à l’échelle de la culture et ce que la structure formelle accomplit dans l’œuvre. Cette détente est la forme que prend la compensation à l’ère de l’industrie culturelle : non plus la promesse de bonheur spirituel, mais la relaxation administrée qui désamorce toute tension sans la résoudre – une « fausse détente », selon le diagnostic d’Adorno dans « Le Temps libre », qui n’est que le négatif du travail aliéné. Cette opération avait déjà été pensée chez Kracauer – dans L’Ornement de la masse, la culture de divertissement comme distraction administrée – et chez Benjamin, qui, dans L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproduction mécanisée (1935), oppose distraction et attention, mais en laissant ouverte la possibilité que la distraction devienne le lieu d’une perception critique… ♦︎ L’universalisme abstrait diagnostiqué par Marcuse prolonge directement la critique marxiste des Droits de l’Homme dans Sur la Question juive (Marx, 1843) : l’universel proclamé comme abstraction d’avec ses conditions matérielles de réalisation, c’est-à-dire d’avec la division en classes qui empêche cet universel d’être effectif. L’affirmative Kultur (culture affirmative) exprime l’humanisme bourgeois sclérosé : ce qui était au XVIIIᵉ siècle revendication révolutionnaire contre les privilèges aristocratiques est devenu, au XXᵉ et au XXIᵉ siècles, storytelling de légitimation de l’ordre existant. La fonction politique du dispositif est de faire croire à une réconciliation possible entre les classes, là où ce sont précisément les rapports de classe qui rendent cette réconciliation impossible. La culture affirmative est l’organe esthétique de cette imposture. ♦︎ Sous le capitalisme tardif, la culture affirmative prend notamment les formes des feel-good movies qui posent les contradictions sociales pour les résoudre dans la chaleur humaine ; des expositions blockbuster qui transforment les œuvres en expérience consommable et flatteuse pour le visiteur ; du développement personnel qui convertit toute critique sociale en ressource de croissance individuelle ; de la SF sociale qui désamorce l’inquiétude anthropologique par la révélation d’une humanité partagée au prix de l’effacement des antagonismes de classe. Dans tous ces cas, la critique apparente sert d’alibi à une opération de réconciliation qui rend l’ordre existant supportable. L’œuvre authentique refuse cette opération en maintenant formellement irrésolues la négativité et les tensions.

Lien avec Syncope : la syncope est le contraire opératoire de la détente que produit la culture affirmative : là où la culture affirmative relâche la tension, l’œuvre authentique produit l’interruption qui maintient la conscience du non-réconcilié.

Lien avec Mimèsis : l’œuvre affirmative imite la réconciliation là où l’œuvre critique mimétise la non-réconciliation : l’opposition se joue au niveau formel avant de se jouer au niveau thématique.

Lien avec Réification : la culture affirmative transforme les valeurs en objets de contemplation et de consommation culturelle — des biens symboliques que l’on possède, visite ou contemple sans jamais les vivre. L’universel abstrait devient marchandise…

Lien avec Idéologie : la culture affirmative est une forme d’idéologie au sens marxiste, c’est-à-dire un discours qui inverse les rapports réels et fait apparaître comme universel ce qui sert des intérêts de classe.


En savoir plus sur pointsdancrage.fr

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. Découvrez comment les données de vos commentaires sont traitées.

En savoir plus sur pointsdancrage.fr

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture