Je viens de tomber sur ce passage de Minima Moralia [n°33, 1944], de Theodor W. Adorno :
« Dans les informations sur les attaques aériennes, il manque rarement le nom des firmes qui ont construit les avions : on cite Focke-Wulff, Heinkel ou Lancaster là où jadis on parlait de cuirassiers, de uhlans et de hussards. Les mécanismes qui président à la reproduction sociale de la vie, à sa domination et à sa destruction sont strictement confondus et, parallèlement, il y a donc fusion entre l’industrie, l’État et la réclame publicitaire. La vieille exagération des libéraux qui ne s’en laissaient pas conter, et affirmaient que la guerre est une affaire de gros sous, s’est maintenant vérifiée : le pouvoir d’État a même renoncé à entretenir l’illusion de son indépendance par rapport aux intérêts particuliers du profit ; et se mettant au service dudit profit, comme il l’a toujours fait dans la réalité, il va maintenant jusqu’à le manifester explicitement au niveau de son idéologie. »
Il suffit aujourd’hui de remplacer les fabricants d’avions de guerre par les propriétaires des infrastructures algorithmiques. Car quand Musk devient conseiller présidentiel et Thiel architecte la surveillance d’État, quand Zuckerberg négocie directement avec les gouvernements la régulation (ou plutôt la non-régulation) de ses plateformes, ce n’est plus de la corruption ou du lobbying – c’est le mode de fonctionnement normal d’un système où les mécanismes de reproduction de la vie sociale, de sa domination et de sa destruction sont strictement confondus.
Ce qu’Adorno appelait « réclame publicitaire » (Reklame) n’est plus seulement propagande commerciale, c’est devenu gouvernementalité algorithmique totale. Les mêmes techniques qui vendent des produits modulent désormais les affects politiques, orientent les scrutins, fragmentent l’espace délibératif. Et comme en 1944, « le pouvoir d’État a renoncé à entretenir l’illusion de son indépendance par rapport aux intérêts particuliers du profit » – sauf qu’il ne s’agit plus du profit industriel classique, mais de la valorisation du capital par l’extraction et le traitement massif de données comportementales.
Bruno Colmant, en personnalisant le techno-fascisme et en ciblant les « physiciens du pouvoir », répète l’erreur de ceux qui, pendant la Seconde Guerre mondiale, focalisaient leur critique sur tel ou tel fabricant d’armes plutôt que sur la fusion structurelle elle-même. Le problème n’est pas l’identité des oligarques numériques – remplacer Musk par un PDG « éthique » ne changerait fondamentalement rien tant que la loi du capital demeure. Musk, Thiel et consorts ne sont pas des anomalies à corriger : ils sont, pour reprendre les termes d’Adorno, la « manifestation explicite au niveau de l’idéologie » de ce que le système capitaliste a toujours été dans sa réalité. A ceci près qu’aujourd’hui, ce système, pour se reproduire, doit – plus que jamais – abolir toute extériorité démocratique et transformer l’espace politique lui-même en surface d’extraction et de contrôle…
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