[notes pour une dérive contrôlée]

[glossaire] Écart (/esthétique matérialiste)

Paul Sérusier (9 novembre 1864-6 octobre 1927), peintre postimpressionniste français, associé au mouvement des nabis...
Sérusier, Ève bretonne ou Mélancolie (vers 1890, musée d’Orsay)

[esthétique matérialiste] L’écart est ce qu’un élément apporte dans l’œuvre au-delà de l’emploi que son auteur lui donne (son assignation) et que rien, à sa date, ne vient ranger. Un procédé, une forme héritée, un mot, un rythme arrivent chargés de ce à quoi ils ont déjà servi ; il y a écart quand on constate, dans l’œuvre telle qu’elle a été laissée, qu’un élément y joue un rôle que rien de ce qui se faisait à la même époque ne justifie : soit un procédé ancien à qui l’œuvre fait jouer un rôle nouveau, soit un procédé nouveau dont aucun de ceux qui existaient alors ne rend l’arrivée nécessaire. Bien sûr, ce constat se fait sur l’œuvre elle-même, quoi que l’auteur ait voulu ou déclaré, mais cela suppose de savoir à quoi l’élément avait servi auparavant et ce qui alors se faisait. L’œuvre qui porte un écart porte quelque chose que son temps ne sait pas ranger, et c’est par là qu’elle peut laisser un problème à ceux qui viennent après. ♦︎ L’écart se loge dans un élément. Ce qui fait l’objet du constat est toujours un élément précis de l’œuvre (procédé, mot, rythme, forme reprise…), jamais l’œuvre prise en bloc : une œuvre n’a d’écart que par un ou plusieurs de ses éléments. L’élément est le lieu de l’écart, non sa propriété. Il prend 2 formes, qui ne se rapportent pas aux mêmes choses. Dans la 1re, un procédé ancien joue dans l’œuvre un rôle nouveau : l’écart se rapporte à l’histoire de cet élément (à quoi il avait servi) et à ce que la forme de l’œuvre lui fait faire, et le constater suppose de connaître ses usages antérieurs. Dans la 2e, un procédé nouveau arrive sans que rien de ce qui existait le justifie : l’écart se rapporte alors à l’état des procédés disponibles à la date de l’œuvre, et le constater suppose de connaître ce qui se faisait alors. Les 2 formes peuvent se mêler, quand des procédés anciens combinés donnent un procédé nouveau, et il n’est pas nécessaire de les départager pour constater l’écart. ♦︎ Il n’existe aucun écart hors d’une forme et de la date de l’œuvre. 1) L’écart est relatif à une forme : le même élément peut être à sa place dans une œuvre et présenter un écart dans une autre, car l’emploi se lit sur la loi que chaque œuvre se donne. 2) Il faut distinguer 2 dates, et chacune joue son rôle. La date de l’œuvre détermine l’écart lui-même : l’état des moyens à cette date fixe ce qui pouvait ranger l’élément (les emplois, les fonctions, les genres alors disponibles) et, pour un procédé ancien, les usages dont il était chargé. Le même élément peut donc présenter un écart à une date et aucun à une autre, et un écart ne se transporte pas d’une époque à l’autre. La date du constat est la nôtre ; notre constat repose sur ce que nous savons de l’époque de l’œuvre : ce qui se faisait alors, et ce que l’élément avait déjà servi à faire. Ce savoir est partiel et se corrige, le constat aussi. Le critère reste la date de l’œuvre, jamais la nôtre. 2 lectures fautives possibles : juger avec ce que notre date range (l’anachronisme), et prendre pour écart ce dont nous avons seulement perdu l’emploi (la clé perdue). ♦︎ Quand le matériau n’est pas travaillé jusqu’au bout, l’écart ne naît pas ou s’efface. Cela arrive de 3 façons : 1) quand le format, relevant de la standardisation, repris tel quel et calibré sur ce qui se vend, remplace l’élément qui résiste et distribue tous les emplois avant que le travail commence ; 2) quand, par souci de convention, l’auteur réduit le matériau à une matière neutre et en efface les traces : c’est le lissage, à moins qu’il échoue et laisse des traits que rien ne range ; 3) quand l’auteur donne à l’élément un rôle nouveau pour lui, mais d’un type que son époque connaît déjà (l’effet, l’ornement, l’usure devenue patine voulue) : c’est la mise au service, et ce rôle a déjà sa place. Précision : même quand le travail va jusqu’au bout, l’écart peut manquer ou disparaître pour des raisons qui ne tiennent pas à lui : il suffit qu’une place lui soit trouvée, même si l’élément reste là. Par exemple, le rattrapage : un emploi formé après l’œuvre (d’autres œuvres, une nouvelle façon de lire, l’usage commercial…) finit par ranger ce que la date ne rangeait pas. L’œuvre cesse alors de tenir, mais l’écart a existé et la charge reste acquise à sa date. ♦︎ Le critique n’assiste pas au travail et n’a donc pas accès aux décisions d’atelier — que l’auteur lui-même, du reste, ne connaît qu’en partie. Le constat se fait en 3 temps (qui forment le Seuil et que Forme détaille) : 1) on part de ce qui accroche (1) ; 2) on reconstruit la loi de forme qui rend lisible le rôle que l’œuvre fait jouer à l’élément ; 3) on cherche, parmi les emplois disponibles à la date, celui qui lui ferait une place. L’accroche, point où l’œuvre arrête l’attention, dépend de qui regarde et de ses catégories : elle peut manquer devant un écart réel ou en signaler un qui n’existe pas (4). Elle peut aussi venir des documents de la date de production (un scandale, un refus, un compte rendu perplexe…) et des échecs du rangement (une œuvre que les catalogues classent mal, dont les reprises échouent…). 2 précisions : 1) s’arrêter trop tôt dans la lecture fabrique de faux écarts. Il faut connaître ce qui était disponible pour affirmer que rien ne l’était. 2) un constat n’est jamais l’affaire d’un seul. Il s’observe, d’une part, chez ceux qui reprennent : les pairs qui essaient de refaire, l’imitation qui échoue, la standardisation qui n’y parvient pas, le pastiche qui ne garde que la surface — il est alors collectif et laisse des traces. Il s’observe, d’autre part, chez la critique et dans l’expérience d’un public. ♦︎ Constater un écart, c’est poser, après enquête, qu’aucun emploi disponible à la date ne fait place à l’élément. Cela ne se prouve jamais, et chaque nouvel état des moyens, y compris celui que l’œuvre a contribué à produire, peut le remettre en question. La réfutation, elle, se prouve : il suffit de montrer l’emploi qui, à la date, justifiait déjà l’élément ; c’est dans ce cas un faux écart. Précisions : l’effet emprunté, qui fait exactement ce qu’on attend de lui, et le procédé devenu impraticable, que son temps sait nommer (retard, pastiche), passent souvent pour des écarts sans en être. Les lectures fautives vont dans les 2 sens. 1) on voit un écart là où il n’y en a pas : par mauvaise datation des moyens (l’anachronisme, qui mesure l’œuvre à la loi d’une autre époque ; la clé perdue, qui ignore un usage que l’époque savait lire), ou en prenant pour un écart une maladresse, qu’on pourrait corriger sans que l’œuvre y perde. 2) on manque un écart réel quand une fonction d’usage le masque ou qu’on prend pour une surface lisse les traits d’un effacement. Dans les 2 sens, on peut juger depuis une position qui fausse le regard. Autre erreur : on prend l’importance historique d’une œuvre, ce qui a servi aux autres, pour sa charge de vérité. ♦︎ Tenue, rattrapage, déplacement. Aux 2 dates de l’œuvre et du constat s’ajoute une 3e, l’état présent des moyens, qui décide de la tenue. Une œuvre tient tant qu’aucun procédé ne peut extraire ni reproduire ses écarts, à travers les états successifs des moyens ; elle tient même si personne ne le constate. Par rattrapage, la tenue prend fin : un moyen formé plus tard, parfois à partir de ce que l’œuvre a laissé, reproduit l’effet et, devenu courant, fournit l’emploi qui manquait ; l’écart disparaît, mais il a existé à sa date et la charge reste acquise. L’explication ne rattrape pas l’œuvre : dire ce qu’un élément fait voir ne fournit aucun procédé pour le refaire. Avec le temps, l’œuvre perd sa portée, car ses écarts ne donnent plus à voir qu’une contradiction de la société déjà résolue, ou qui a pris d’autres formes. L’écart est toujours là et l’œuvre tient encore, mais elle ne dit plus rien de notre présent. L’épreuve de la recette : une recette postérieure qui reproduit tout l’effet signe le rattrapage ; une recette déjà disponible à la date, le faux écart ; une recette qui ne donne qu’un pastiche laisse l’œuvre intacte. ♦︎ L’écart 1) ne suppose aucune nouveauté : un procédé ancien peut présenter un écart (1re forme) ; un procédé nouveau n’en présente un que si rien, à la date, ne justifie son arrivée (2e forme), et être le premier à l’employer ne suffit pas. De toute façon, depuis que le capitalisme a fait du neuf une valeur, la case « nouveau » existe d’avance. 2) Il ne suppose aucune reconnaissance : l’écart se constate sur l’objet, qu’il ait été remarqué, salué ou lu comme tel, ou non ; le loger dans l’accueil en ferait un effet de réception. Il se distingue pour la même raison du débordement, ce que l’œuvre fait à son époque vu depuis la réception, qui n’est qu’un indice daté (voir Réception). 3) Il ne mesure pas la distance à une norme extérieure, linguistique ou stylistique : l’étalon est la loi que l’œuvre se donne. 4) Il ne récompense aucune audace : il se constate quoi que l’auteur ait voulu, et l’on ne fait ni de l’écart un mérite, ni de sa disparition un renoncement. Faire de l’écart un synonyme du Nouveau ou de la transgression conduirait à les sacraliser. ♦︎ L’écart et la charge de vérité. L’écart se constate en un point, dans un élément ; la charge de vérité se dit de l’œuvre entière. Elle est l’état de l’œuvre qui résulte d’un ou de plusieurs écarts, acquis à sa date si les constats tiennent : toute œuvre qui porte un écart a une charge à sa date. Plusieurs écarts qui font voir la même contradiction forment une configuration ; des contradictions distinctes mettent la charge en tension avec elle-même ; elle ne s’obtient pas par addition. Si un écart est réfuté, la charge tient sur les autres ; si tous le sont, il n’y en a jamais eu ; le rattrapage, lui, n’y touche pas. D’où la limite de ce qu’on peut dire : on montre l’écart et on l’explique (l’élément, l’emploi qu’il reçoit, d’où viennent les traits qu’il garde) ; on nomme la charge par la contradiction qu’elle fait voir ; aucun procédé ne permet d’en extraire l’effet pour le reproduire. Dans la formule du parcours, É note l’écart entre la mise en forme et la charge : [M(t)] ⇢ F → É → CV → œ ‖ circulation → réception → D → condition nouvelle ⇣ [M(t+Δ)]. Ce qui arrive ensuite à l’œuvre, dépôt différé, avorté ou récupéré, se joue dans la circulation et la réception.

Lien avec Forme (/esthétique matérialiste) : l’écart se lit sur la loi que l’œuvre se donne ; Forme détaille le seuil. Forme V1 garde les 3 cas (A, B, C) jusqu’à la propagation.

Lien avec Charge de vérité (/esthétique matérialiste) : l’écart en un point, la charge à l’échelle de l’œuvre ; la non-extractibilité appartient à la charge.

Lien avec Matériau (/esthétique matérialiste) : l’état daté des moyens fixe les usages dont un procédé ancien est chargé et les emplois disponibles pour justifier un élément, ancien ou nouveau.

Lien avec Dépôt (/esthétique matérialiste) : ce qu’il advient ensuite de l’œuvre qui porte un écart (dépôt différé, avorté, récupéré) ; la standardisation peut aussi y prélever une recette, qui produit un changement d’état et non un dépôt.

Lien avec Industrie culturelle : le format, qui remplace l’élément qui résiste et efface l’écart avant qu’il naisse.

Lien avec Producteur (entrée à venir) : l’auteur donne l’emploi ; on le lit sur ce qu’il a fait, non sur ce qu’il en dit.

Lien avec Parcours d’une œuvre : É, entre F et CV.

Lien avec Seuil (entrée à venir) : le constat en 3 temps et ses lectures fautives ; le 2e temps se reprend, une loi reformulée pouvant faire voir un écart que l’accroche n’avait pas signalé.

Lien avec Nouveau/Avant-garde : la vigilance contre la sacralisation de la nouveauté et de la transgression.


Note

(1) Le mot accroche est préféré à ébranlement, qui dit l’état du récepteur devant l’œuvre entière, un état que l’industrie culturelle sait fabriquer sur mesure ; l’accroche se situe en un point de l’œuvre, d’où l’on peut remonter à un élément.


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