[notes pour une dérive contrôlée]

[note] Le courage et la joie. Traverser la tempête fasciste sans perdre le nord (2026), de Catherine Dorion – Manuel pratique de désarmement volontaire

Couverture de : Le courage et la joie. Traverser la tempête fasciste sans perdre le nord, de Catherine Dorion

Catherine Dorion publie chez Lux, dans la collection « Lettres libres », un essai qui promet de traverser la tempête fasciste par la force du sentiment : le courage et la joie, bla-bla, l’amour toujours plus fort que le mal… Le principe : plonger dans l’histoire d’autres personnes qui ont vécu l’effondrement de leur démocratie sous Staline, Hitler, Franco, Pinochet et se nourrir de leurs expériences…

Mais ranger dans une même série Staline et Hitler, Pinochet et Trump, comme autant de visages d’une même « bête » transhistorique qui reviendrait périodiquement hanter l’humanité, c’est reconduire très exactement le paradigme du totalitarisme (1) qui a permis depuis 70 ans d’évacuer toute analyse de classe au profit d’une typologie morale du mal politique. Staline n’est pas Hitler : la dégénérescence bureaucratique d’un État issu d’une révolution ouvrière et la dictature terroriste du capital financier n’appartiennent pas à la même histoire, ne servent pas les mêmes intérêts de classe et ne se combattent pas par les mêmes moyens (2).

Le procédé se confirme dans le choix des figures convoquées. « La folie d’un seul homme qui s’est emparé de leur idéal », lit-on à propos du couple de communistes allemands broyé par les purges – Hitler devient de même, chez Sebastian Haffner qu’elle cite, l’énigme d’« un peuple éduqué et cultivé » écrasé par « la brutalité d’un seul homme ». Le fascisme comme folie individuelle, comme pathologie d’un tyran, jamais comme réponse rationnelle d’une classe possédante à sa propre crise. Resteraient donc, contre la folie d’un seul homme, 2 remèdes : l’empathie et un « sauf-conduit », la possibilité de se lier à d’autres en dehors des zones de domination… donc apparemment la fadaise qui doit tenir lieu, désormais, d’organisation politique.

C’est un stage de survie en forêt avec sa fille qui lui aurait fournit la révélation finale : le « moment d’attention sincère partagé » comme aliment dont la résistance a besoin pour vivre et grandir… Le journaliste de Libé, dans sa recension du 26 août 2026, note lui-même, un peu gêné pour l’autrice, que la formule semble un peu dérisoire face aux bottes qui montent l’escalier… avant de conclure avec ironie que ce bouquin tue les fascistes aussi bien que la guitare de Woody Guthrie… c’est-à-dire pas du tout.

Ce qui frappe, c’est la fidélité du dispositif à tout le bullshit éditorial qui accompagne aujourd’hui la prédation amplifiée du capital sur nos esprits, sur nos corps, sur nos vies : retraduire en épreuve intérieure à surmonter par la vertu – courage, joie, amour, empathie, attention sincère – un problème produit par des rapports sociaux historiquement déterminés. Précisément le discours dont les prédateurs ont besoin pour faire diversion et désarmer leurs opposants potentiels.

Marcuse nommait culture affirmative ce type de doxa qui déplace la promesse de bonheur dans un royaume intérieur – l’âme, le sentiment, la vertu – et laisse intactes, en les consolant, les conditions matérielles du saccage… Apparemment, le bouquin de Dorion coche toutes les cases (3).

Lucas, 26 août 2026


(1) Paradigme théorisé par Arendt (Les Origines du totalitarisme, 1951), qui range nazisme et stalinisme sous une même catégorie policière. Popularisé en France par les « nouveaux philosophes » (Glucksmann, BHL, Finkielkraut, entre autres), anciens maoïstes reconvertis dans la dénonciation de tout marxisme comme antichambre du Goulag. L’opération eut une fonction précise : disqualifier par avance la pensée révolutionnaire, et fournir aux classes dominantes occidentales une doxa de substitution – l’anti-totalitarisme comme habit neuf du vieil anticommunisme. Nombre de ses tenants ont fini, sans surprise, chantres du bellicisme humanitaire des puissances impérialistes…

(2) Ça va même plus loin que ça. À la page 204, Dorion énumère comme autant de variantes interchangeables d’un même narcissisme collectif : socialisme, sionisme, nazisme, communisme, une relation amoureuse de conte de fées et… Make America Great Again. Et c’est ainsi qu’émancipation et extermination deviennent des expressions psychologiquement équivalentes d’un même besoin d’adhésion aveugle…

(3) Je n’irai pas vérifier. Cette note repose essentiellement sur une recension parue dans Libération et je n’ai aucune intention de lire le livre. La vie est trop courte pour s’infliger ce qui a toutes les apparences de conneries réactionnaires destinées à endormir les consciences… et il faut bien, de temps en temps, savoir faire confiance aux critiques.


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