[notes pour une dérive contrôlée]

[note de lecture] Le capital automate (2017), de Tom Thomas – En finir avec les illusions électorales

Couverture de : Le capital automate, de Tom Thomas, aux éditions Jubarte (2017)

Tom Thomas a écrit cette brochure en 2017, l’année de l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron. La moitié des inscrits s’était abstenue, l’autre avait en majorité voté pour des partis que la presse habille du mot « populiste ». 9 ans plus tard, la campagne pour 2027 est lancée, et le cirque reprend à l’identique, en pire. Les mêmes candidats se disant « anti-systèmes », la même démagogie, les mêmes recettes auxquelles plus grand-monde ne croit sincèrement, à part les défenseurs les plus zélés du capital (pour les plus imbéciles, en tout cas).

L’ambition de l’ouvrage est étroite. Exposer une thèse centrale de Marx, la dimension « automate » du capital, puis en tirer la conséquence immédiate contre une supercherie précise, celle qui fait croire qu’un changement de personnel politique, ou le remplacement d’un patron par un autre plus présentable, changerait quoi que ce soit aux catastrophes en cours et à venir.

Dans le mode de production capitaliste, la production est assurée par des producteurs privés, indépendants les uns des autres. Pour s’échanger, leurs marchandises doivent être commensurables, ce qui suppose une substance commune. Marx la trouve dans le fait qu’elles sont toutes des produits du travail humain, bien que les travaux concrets qui les engendrent diffèrent qualitativement (coudre, forger ou programmer n’ont rien de commun en eux-mêmes). Il faut donc faire abstraction de leurs déterminations concrètes pour les réduire à une dépense de force de travail humaine en général, c’est le travail abstrait, une abstraction sociale réelle qui s’opère à travers l’échange marchand lui-même. La valeur ne contient ainsi « pas un atome de matière » (Marx), elle exprime une relation sociale sous une forme objective.

La grandeur de cette valeur se mesure au temps de travail socialement nécessaire, le temps qu’exige la production dans les conditions sociales moyennes de productivité et non le temps réellement dépensé par tel producteur. Un travail privé ne compte comme travail social que dans la mesure où il répond à un besoin social, et cette validité s’établit après coup, dans l’échange, bien qu’anticipée dès l’atelier. Des producteurs indépendants dont les travaux ne sont reconnus comme fraction du travail social qu’à travers le marché, c’est là l’une des contradictions fondamentales de la production marchande, et la source structurelle de ses crises.

Le passage du concret à l’abstrait est un procès théorique, invisible, qui échappe totalement aux producteurs. Le passage de l’abstrait à l’argent est, lui, un procès réel, la monnaie ayant une existence matérielle. Toutes les marchandises étant des fragments de la même substance, elles se représentent dans une marchandise unique dont la valeur d’usage est précisément de représenter la valeur de toutes les autres. Parce que cette marchandise, l’argent, exprime sa valeur dans un rapport à une chose qui lui reste étrangère, elle accède à l’autonomie. L’argent devient richesse abstraite, détachée du travail concret qui pourtant seul la crée.

Le basculement survient dès lors qu’acheter pour revendre n’a aucun sens si la valeur de départ et d’arrivée restent identiques. Le seul contenu possible d’un tel mouvement est l’accroissement, A-M-A’ : l’argent avancé doit revenir augmenté, et cette augmentation – la plus-value – trouve sa source dans l’exploitation de la force de travail. La valeur devient alors, dit Marx, « sujet automate ». Le capital n’est pas une somme, il est ce mouvement sans fin. Ou, dit autrement par Marx, « le gain personnel n’est pas tant le but immédiat du capitaliste que le mouvement sans trêve du gain ».

De cette automaticité découle tout le reste. Les capitalistes ne dirigent pas le capital, ils ne sont dirigeants qu’en tant qu’ils exécutent la logique du capital, entendu comme « valeur se valorisant ». Ils ne sont que les « fonctionnaires du capital », de la « valeur-sujet ». Marx l’avait déjà écrit dans la préface de la première édition allemande du Capital : « il ne s’agit des personnes qu’en tant qu’elles sont la personnification de catégories économiques, les supports d’intérêts et de rapports de classe déterminés ». Thomas ajoute une précision qui coupe court à toute complaisance : « l’ignorance n’est pas un argument », et le capitaliste demeure personnellement responsable devant ceux qu’il paupérise et massacre. Reste que liquider la créature ne supprime pas ce qui la recrée chaque matin.

Quant à l’État, il n’est que l’administrateur général des intérêts de la bourgeoisie, celui qui assure la reproduction du capital dans tous les aspects de la vie quotidienne. Gauche et droite n’ont jamais différé que sur la meilleure façon de servir la même fonction, quand la véritable question qui doit se poser est celle de sa destruction. Changer de fonctionnaire n’apportera fondamentalement rien, surtout au moment où le procès de valorisation se heurte à un mur qu’il a lui-même bâti : la baisse drastique de la masse de travail productif de plus-value qu’il peut encore employer. Cette dernière crise historique de la valeur est de toute première importance, mais nous n’en trouverons pas une analyse détaillée de Thomas, la thèse et le format de l’ouvrage ne s’y prêtant pas.

Dans tous les cas, c’est précisément dans cette impasse que prospèrent les charlatans. Ceux qui prétendent éradiquer les ravages du capitalisme sénile sans en connaître la source prennent l’effet pour la cause. Ils inventent des « Monstres » (mondialisation, finance, libéralisme, argent-roi), pour leur opposer d’autres Monstres (nationalisme, étatisme, protectionnisme, un capital prétendument bon qui existerait sans être ce qu’il est). Un bon rappel, en passant : Marx et Engels traitaient déjà en 1848 de « fieffés réactionnaires » ceux qui reprochaient à la bourgeoisie d’avoir arraché l’industrie à sa base nationale.

Au milieu de ce capharnaüm, et tout aussi dangereux que le truand d’extrême-droite, il y a le tribun de gauche – façon Mélenchon, non mentionné par Thomas – qui, tout en dînant avec les marchands de canons, vend le protectionnisme « social », l’étatisme bienveillant, la « planification écologique » (sans toucher à la propriété bourgeoise, naturellement), le tout sous l’étiquette de l’intérêt du « peuple ». Reprocher aux capitalistes de se gaver plutôt que d’investir, promettre qu’un bon gouvernement saurait faire produire le capital pour l’humain (!) plutôt que pour le profit, c’est dealer de l’obscurantisme en toute connaissance de cause. Au moment précis où le capitalisme ne peut plus se payer le luxe du réformisme, le bavardage patriotique de gauche, loin d’être un moindre mal face à l’extrême droite, lui pave de facto la route en normalisant le nationalisme et la mystification de l’intérêt général. Nous en constatons déjà les dégâts. Ce « populisme », de droite comme de gauche, est un extrémisme bourgeois qui prépare, sous une forme adaptée au siècle, une accélération de la fascisation à venir.

La tâche du parti communiste révolutionnaire est ainsi d’éduquer les travailleurs sur ce qu’est la valeur, le « capital automate » comme valeur se valorisant indépendamment de toutes considérations morales, psychologiques ou de « bonne volonté ». La difficulté de la notion ne dispense de rien, car elle seule met en lumière la nature du « système » et seule celle-ci permet de se débarrasser du fétichisme selon lequel, sous le mode de production capitaliste, il n’y a comme unique solution que de subir les lois de ce dernier et de laisser la bourgeoisie, ses politiciens et son État « faire au mieux ».

Tant que la colère populaire se cristallisera sur les dirigeants en place plutôt que sur ce qui les produit et les reproduira indéfiniment, elle demeurera la proie du premier phraseur de couloir promettant un capital à « visage humain ». Somme toute, il ne reste que l’alternative déjà formulée en 1915 par Rosa Luxemburg : socialisme ou barbarie.

Axel, 26 août 2026


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