[notes pour une dérive contrôlée]

Lignes #9

Si, pour une raison quelconque, je venais à être privé de la liberté, qu’emporterais-je? – Le petit Larousse, il me semble, et des carnets de papier blanc. Trouver un petit nombre de livres essentiels. (Paul Nougé, Journal (1941-1950), p. 33)

Mon petit nombre de livres essentiels : La recherche de Proust et… les œuvres complètes de : Edgar Poe, Stéphane Mallarmé, Celan, Sebald, Gracq, Conrad et Thomas Bernhard. Et les Papiers collés de Georges Perros. En profiterais aussi pour lire Pétrole de Pasolini, Finnegans Wake de Joyce, le Journal de Kafka et pour finir les Cahiers de Paul Valéry…

Chez André Breton au 42 rue Fontaine, Paris

J’ai grand besoin, avant tout, de me refaire une carte sensible et d’y fixer quelques noms dans ce désarroi. (Breton, 1938 ?)

Panthéon (à confirmer) :

  • Achebe, Chinua — Things Fall Apart
  • Akhmatova, Anna — Requiem
  • Antunes, António Lobo
  • Apollinaire, Guillaume
  • Beckett, Samuel
  • Benjamin, Walter
  • Bernhard, Thomas
  • Bernheim, Emmanuelle — Sa femme · Tout s’est bien passé
  • Bolaño, Roberto
  • Borges, Jorge Luis — Fictions · L’Aleph
  • Breton, André — Nadja
  • Broch, Hermann — La Mort de Virgile · Les Somnambules
  • Canetti, Elias — Auto-da-fé
  • Celan, Paul — La Rose de personne · Pavot et mémoire · Strette
  • Cervantès — Don Quichotte
  • Chekhov, Anton — Nouvelles
  • Chevillard, Éric
  • Conrad, Joseph
  • Cortázar, Julio — Marelle
  • Dickinson, Emily — Poèmes
  • Dos Passos, John — U.S.A.
  • Dostoïevski, Fiodor — Les Démons · Les Frères Karamazov · L’Idiot
  • Ellison, Ralph — Homme invisible, pour lui-même
  • Faulkner, William
  • Gracq, Julien
  • Handke, Peter — Le Malheur indifférent
  • Hölderlin, Friedrich
  • Hopkins, Gerard Manley — Poèmes
  • James, Henry — La Coupe d’or · Les Ailes de la colombe · Portrait de femme
  • Joyce, James — Finnegans Wake · Ulysse
  • Kafka, Franz
  • Kawabata, Yasunari — Le Grondement de la montagne · Les Belles endormies · Pays de neige · Tristesse et Beauté
  • Krasznahorkai, László — Tango de Satan · La Mélancolie de la résistance
  • Lautréamont
  • Lenoir, Hélène — Nouvelles
  • Lispector, Clarice — Agua Viva · La Passion selon G.H.
  • Lu Xun — Cris · Errances
  • Maïakovski, Vladimir — À pleine voix · Le Nuage en pantalon
  • Mallarmé, Stéphane
  • Mandelstam, Ossip
  • Melville, Herman — Moby Dick
  • Michon, Pierre — Maîtres et Serviteurs · Vies minuscules
  • Mishima, Yukio — La Mer de la fertilité · Le Pavillon d’or
  • Montaigne
  • Musil, Robert — Journaux · L’Homme sans qualités
  • Nabokov, Vladimir — Feu pâle
  • Novalis — Fragments
  • O’Connor, Flannery — Et ce sont les violents qui l’emportent · Nouvelles
  • Onetti, Juan Carlos — Le Chantier · Les Bas-fonds du rêve
  • Pasolini, Pier Paolo — Écrits corsaires · Lettres luthériennes · Pétrole
  • Pasternak, Boris — Le Docteur Jivago · Poèmes
  • Pavese, Cesare — La Lune et les Feux
  • Perros, Georges — Papiers collés
  • Pessoa, Fernando — Le Livre de l’intranquillité
  • Poe, Edgar Allan
  • Proust, Marcel
  • Rimbaud, Arthur — Les Illuminations · Une saison en enfer
  • Rosenthal, Olivia — Ils ne sont pour rien dans mes larmes · On n’est pas là pour disparaître
  • Roussel, Raymond — Impressions d’Afrique · Locus Solus
  • Rulfo, Juan — Pedro Páramo
  • Sabato, Ernesto — Héros et tombes
  • Sade
  • Saramago, José — L’Année de la mort de Ricardo Reis · Tous les noms
  • Schmidt, Arno
  • Schuhl, Jean-Jacques — Ingrid Caven · Rose Poussière
  • Sebald, W. G. — Austerlitz · Les Anneaux de Saturne
  • Simon, Claude — L’Acacia · Les Géorgiques · La Route des Flandres
  • Soseki, Natsume — Kokoro
  • Tagore, Rabindranath — Gitanjali
  • Tanizaki, Jun’ichirō — Éloge de l’ombre · Journal d’un vieux fou · La Clef
  • Trevisan, Vitaliano — Works
  • Tsvetaïeva, Marina — Poèmes
  • Vallejo, César — Poèmes humains · Trilce
  • Wallace, David Foster — Infinite Jest · The Pale King · Consider the Lobster (essais)
  • Walser, Robert — Le Brigand
  • Whitman, Walt — Feuilles d’herbe
  • Woolf, Virginia

Quand je saurai où prend fin en moi la terrible lutte du vécu et du viable, quand j’aurai perdu tout espoir d’accroître dans des proportions stupéfiantes le champ réel, jusqu’ici parfaitement limité, de mes démarches, quand mon imagination, en se repliant sur elle, ne fera que coïncider avec ma mémoire, je m’accorderai volontiers, comme les autres, quelques satisfactions relatives. Je me rangerai alors au nombre des brodeurs. Mais pas avant ! (André Breton)

Vivre en survivant : démission, démerde, dérive (1981, Denoël), c’est un titre de Jacques Sternberg – son autobiographie.


Dommage. Zettels Traum (1970), d’Arno Schmidt, probablement l’œuvre la plus radicale de toute la littérature allemande d’après-guerre – 1334 pages en format folio, sur 3 colonnes – n’a toujours pas été traduit en français ! Reste la version anglaise pour les non germanophones : Bottom’s Dream (2016), mais aujourd’hui épuisée…


L’illusion de la solitude.

La plus tenace des illusions à dépouiller est peut-être celle-là. Qu’elle nous vienne de nos rancœurs ou de nos joies, ce n’est pas sans peine que l’on perce sa misère. L’on imagine aussi le jeu de la paresse, une certaine lâcheté, car le mirage dissipé l’on se trouve aux prises aussitôt avec des choses difficiles.

Il faut s’apercevoir alors de quel poids pèsent sur notre poitrine l’indifférence et l’inexprimable veulerie d’un monde où nous sommes engagés et que nous ne saurions répudier sans nous répudier nous-mêmes. Le sort en est jeté, il nous faut intervenir. (Nougé, Fragments, p.20)


Morin. L’ex-stalinien Edgar Morin aura incarné, mieux que quiconque, la manière dont une époque renonce à penser tout en s’en félicitant. Sa pensée de la complexité n’était pas une pensée mais un lexique (reliance, dialogique, auto-éco-organisation…) dont la fonction était de procurer le sentiment de saisir la totalité au moment précis où l’on avait liquidé le seul concept qui la rendait critiquement pensable, la contradiction. Là où la dialectique travaillait le négatif, Morin proposait la complémentarité ; là où Marx analysait un rapport social déterminé, Morin célébrait que « tout est lié », énoncé qui dispensait d’examiner comment et au profit de qui. Qu’il ait soutenu Ségolène Royal — candidate d’une gauche patronale, militariste et nationaliste – avant que sa « politique de civilisation » soit reprise sans résistance par Sarkozy n’était pas un accident de réception, mais la preuve qu’un discours qui n’aura jamais inquiété aucun pouvoir peut servir indifféremment toutes les variantes du même ordre. Pas étonnant, dès lors, que Morin ait eu droit à un hommage national dans la cour des Invalides, présidé par le chef de l’État — c’est-à-dire, pour le théoricien de la « reliance » planétaire, dans un lieu militaire. En remerciement de ses services rendus : avoir fourni à la domination, sous les espèces avenantes de la complexité, la rhétorique de sa propre absolution, et, ce faisant, cherché à neutraliser la seule pensée qui aurait pu la nommer. L’État bourgeois n’honore jamais que ce qui le rassure.


Profondeur. [109] – Une chose est profonde (pensée, problème, caractère) non parce qu’elle l’est, en effet, non parce qu’elle présente je ne sais quelle inconcevable dimension spatiale, — mais bien par la possibilité qu’elle nous offre d’exercer avec plus ou moins d’intensité notre pouvoir d’imaginer et d’organiser –, par la possibilité qu’elle nous donne de faire tenir à sa place un ensemble organisé d’idées, d’images, de mouvements, etc. d’une complexité plus ou moins grande.
Il faut entendre la profondeur non au sens de l’espace (sens en quelque sorte passif) mais au sens des possibilités d’agir qu’elle nous réserve.
(Nougé, p. 108)


Est-ce que la réponse serait la même si, au lieu de demander aux écrivains « Pourquoi écrivez-vous ? », on demandait « À quoi bon écrivez-vous ? » ?


Bon programme :

Proposition touchant l’activité intérieure

Si l’élaboration et les vicissitudes de la culture semblent garder quelque liberté vis-à-vis de la politique quotidienne, il n’en est pas moins vrai que cette réalité politique retentit de la manière la plus sensible sur la plupart des événements d’ordre culturel.
Pour nous en tenir à l’Occident, que l’on songe à l’Allemagne nationale-socialiste et à l’Italie fasciste qui poussent cet état de choses jusqu’à l’évidence brutale. Un marxiste ne manquera pas d’y découvrir une confirmation du bien-fondé de sa théorie des sociétés humaines. Et c’est pourquoi il convient d’insister sur une lacune trop fréquente dans l’information des intellectuels révolutionnaires. Combien d’entre eux, combien d’entre nous peuvent se dire en possession du minimum de documentation politique indispensable à la tâche qu’ils ont à remplir ? Quelle que soit la solidité du marxisme, cette doctrine, sous peine de cristallisation, ne peut se passer des apports vivifiants qui émanent de la réalité quotidienne la plus concrète. Or, il n’y a pas à se le déguiser, l’information politique est difficile ; la lecture de la presse, pour qu’elle soit fructueuse, c’est-à-dire pour qu’elle permette de dégager l’élément valable d’entre mille informations ou opinions plus ou moins tendancieuses, exige une véritable technique de spécialiste. Le principal avantage du travail intérieur au sens d’une association comme la nôtre est, à mes yeux, de permettre à tous ses membres de bénéficier de l’expérience et des connaissances particulières de chacun d’entre eux. C’est pourquoi il me semble qu’il y aurait avantage à prier ceux qui ont fait preuve d’un esprit critique particulièrement averti dans le domaine politique, de nous faire, à intervalles réguliers, un bref exposé des faits essentiels qu’il est indispensable à tous de connaître avec précision. Je crois que cette tâche n’offre pas de difficultés insurmontables. Pour en revenir à la grande doctrine marxiste, chacun d’entre nous en a une idée plus ou moins claire, mais combien seraient capables de l’étayer non par des exemples livresques mais par des faits tirés de l’actualité quotidienne.
Je l’ai dit, une doctrine n’est vivante et efficace qu’à ce prix. C’est à cette condition qu’elle pénètre véritablement la réalité immédiate, qu’elle devient entre nos mains une arme sans défaut. Une telle nécessité me paraît un guide suffisant quant au choix des faits et à l’orientation des exposés que je souhaite entendre ici.
(Nougé, Fragments, pp. 54-55)


Un tropisme de l’idéologie dominante :

Au point de vue de la doctrine révolutionnaire, ils renouvellent une vieille erreur que l’on croyait depuis longtemps anéantie : il faut faire la révolution en soi avant d’essayer de la faire autour de soi. (Nougé, Fragments, p. 160)


Quand nous regardons les gens, nous ne voyons que des mutilés, nous a dit un jour Glenn, mutilés extérieurement ou intérieurement, ou intérieurement et extérieurement, rien d’autre, pensai-je. Plus longtemps nous regardons un homme, plus il nous paraît mutilé, c’est qu’il est mutilé au point que nous refusons de croire qu’il le soit à ce point, et pourtant il l’est. Le monde est plein de mutilés Nous sortons dans la rue et nous ne rencontrons que des mutilés. Nous invitons quelqu’un et nous avons un mutilé à la maison, c’est Glenn qui parle, pensaije. De mon côté, j’avais effectivement toujours fait la même observation et ne pouvais qu’approuver Glenn, pensai-je. (Les Naufragés, de Thomas Bernhard, pp. 40-41)

Définition de Autonomie :

La nature de Wertheimer était totalement à l’opposé de celle de Glenn, pensai-je, il avait, comme on dit, une conception de l’art, Glenn Gould, lui, n’en avait nul besoin.


Personne ne sait rien et personne n’en rougit (Nougé, Fragments, p. 44)

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