[notes pour une dérive contrôlée]

[grille] Principe 8 – Composition qui libère

L’unité juste est celle qui ne force rien.

Formulation

Toute œuvre articule et doit faire tenir ensemble des éléments divers (1). La question est de savoir ce qui commande cette composition : celle-ci libère-t-elle les éléments selon leur logique propre, en respectant leurs communications internes, ou les force-t-elle dans une totalité qui les plie à un schéma venu d’ailleurs ? On cherche une configuration née des éléments eux-mêmes, où chacun demeure ce qu’il est et où l’ensemble tient précisément pour cette raison.

L’issue n’est pas nécessairement l’harmonie, et réussir à faire tenir les éléments ne suffit pas encore. Une composition peut les libérer tous, et ne rien forcer, et pourtant tout absorber , c’est-à-dire refermer sur elle-même une totalité où plus rien ne résiste, où le heurt lui-même est devenu un ordre. La configuration la plus juste n’est donc pas celle qui résout le mieux, fût-ce le conflit, mais celle qui garde une part que sa construction n’achève pas. Introduire le chaos dans l’ordre, ce n’est pas ajouter du désordre, mais empêcher l’ordre construit de se clore sur lui-même.

3 échecs. 1) L’unité forcée : la totalisation extérieure qui viole les résistances au nom de la cohérence. 2) Le refus impuissant et artificiel de toute configuration : la dissociation contrainte par rien. 3) L’unité d’emprunt : la cohérence obtenue par un liant extérieur – un ton, un style, une émotion continue – qui enrobe les éléments sans les faire communiquer.

Test opératoire | Prendre un élément de l’œuvre (un motif, une figure, un personnage…) et demander si sa relation aux autres est interne ou externe. Interne : l’élément est modifié par sa position dans le tout, il n’est plus tout à fait le même déplacé ailleurs ; c’est le signe d’une configuration née des éléments. Externe : il garde la même identité quelle que soit sa place, simplement appliqué à une grille ou enrobé par un liant ; c’est le signe d’une unité imposée.

Distinction | P3 demande si la forme prend sa loi de sa confrontation au réel ou d’un schéma externe (l’extérieur y est le réel historique et social) ; P8 demande si les éléments tiennent les uns aux autres selon leur logique propre ou selon une totalité imposée (l’extérieur y est un schéma de composition : rhétorique, symétrie, liant affectif). Les 2 opèrent à des niveaux distincts, et ils peuvent être satisfaits ou ratés indépendamment.

Ce qu’il faut retenir | La configuration naît-elle des éléments ou leur est-elle imposée ? La synthèse libératrice n’est pas l’harmonie, mais l’organisation qui laisse à chaque élément sa logique propre, y compris la possibilité de leur conflit.

Illustrations

La Danse (1910) de Matisse : les 5 figures créent une tension circulaire où chacune résiste aux autres par son geste propre, et c’est cette résistance qui fait tenir le tout ; le rouge, le vert, le bleu ne s’accordent pas, ils communiquent par contraste.

À l’opposé, Le Serment des Horaces (1795) de David impose son unité : les 3 travées architecturales distribuent les figures en 3 groupes symétriques – les fils sous une arche, le père au centre, les femmes sous l’autre –, et les corps des 3 fils, peints dans des poses quasi identiques, servent la symétrie de la composition plutôt que d’imposer chacun sa propre logique ; on pourrait les permuter sans que rien n’y résiste. L’unité est achetée au prix des particularités.

L’unité du conflit maintenu : la série Birkenau (2014) de Richter. Partant de 4 photographies clandestines prises en 1944 dans le camp par un membre du Sonderkommando, Richter tente d’abord de les peindre directement, puis renonce, la peinture ne pouvant que trahir ces images par la beauté même de la touche. Il recouvre alors ses toiles de couches de gris et de rouge sombre, raclées, superposées, jusqu’à ce que les photographies disparaissent presque sous l’abstraction, chaque tableau conservant sa propre stratification, sans qu’aucun principe ne les unifie en série cohérente. Un échec assumé, non résolu, et la configuration juste, où le conflit est maintenu entre la nécessité de témoigner et l’impossibilité de représenter…

Contre-exemple : la musique de film hollywoodienne dans sa fonction standard. Elle plaque sur des plans disparates une continuité émotionnelle que le montage seul ne produit pas. Chez John Williams pour Spielberg, à ses moments les plus fonctionnels, le crescendo orchestral et le motif thématique répété disent au spectateur ce qu’il doit ressentir avant que l’image ne le justifie — la musique ne naît pas d’une tension entre les plans, elle est le liant qui masque leur absence de communication interne.


(1) Par « élément », on entend la note ou le motif en musique, la touche ou la masse colorée en peinture, la phrase ou la scène en littérature. L’élément doit seulement avoir une consistance propre avant d’entrer en relation, faute de quoi la question de sa libération ou de son asservissement ne se pose pas.


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