Adorno en 1944 :
« Si la philosophie de l’histoire de Hegel avait inclus notre époque, ces bombes-robots qu’étaient les V2 d’Hitler y auraient eu leur place – au même titre que la mort prématurée d’Alexandre et d’autres images analogues – parmi les faits empiriques qu’il a retenus pour ce qui s’y exprime, d’une façon immédiatement symbolique, de l’état atteint par l’Esprit du monde (Weltgeist). Comme le fascisme lui-même, ces robots sont lancés à toute vitesse et en même temps sans sujet. Comme lui, ils allient à la perfection technique la plus poussée une totale cécité. Comme lui, ils suscitent une épouvante mortelle, et c’est en vain. « J’ai vu l’Esprit du monde », non pas à cheval mais sur les ailes d’une fusée et sans tête, et c’est là en même temps une réfutation de la philosophie de l’histoire de Hegel.«
La citation d’Adorno de 1944 sur les V2 comme manifestation de l’Esprit du monde « sans tête » trouve dans la tokenisation algorithmique contemporaine sa réalisation amplifiée et définitive. Comme les fusées nazies, les algorithmes se déploient « à toute vitesse et en même temps sans sujet » : personne ne pilote consciemment le processus global de tokenisation qui émerge comme dynamique systémique automatique, pure automaticité s’auto-reproduisant et s’accélérant sans qu’aucune décision centrale ne soit nécessaire. Comme elles, ils « allient à la perfection technique la plus poussée une totale cécité » : sophistication maximale (IA, prédiction comportementale, traitement de données massives) au service d’une optimisation aveugle de métriques arbitraires sans aucune conscience des conséquences anthropologiques et écologiques. Comme elles, ils « suscitent une épouvante mortelle, et c’est en vain« …
Mais là où les V2 restaient reconnaissables comme barbarie guerrière localisée et temporaire, la tokenisation accomplit la barbarie globalement et en douceur, déguisée en progrès, innovation et liberté de choix, avec notre « consentement » apparent. Elle ne frappe pas une ville, mais partout simultanément ; elle ne terrorise pas ouvertement, mais s’emploie à détruire la conscience elle-même ; elle ne dure pas quelques mois, mais s’auto-renforce en détruisant – récupérant – les conditions de résistance… Bref : si la philosophie de l’histoire hégélienne promettait que l’Esprit se déploie dialectiquement vers plus de rationalité et de liberté, la tokenisation réalise plutôt son exact inverse, au risque d’un un processus entropique aveugle qui détruise les conditions mêmes de sa propre reproduction (conscience, délibération, temps long)…
Heureusement, cette réfutation amplifiée et définitive de toute philosophie de l’histoire (pas seulement Hegel, mais aussi la promesse des Lumières d’autonomie rationnelle) ne conduit ni au nihilisme passif ni à l’optimisme naïf, mais peut aussi conduire à une lucidité matérialiste : voir clairement la catastrophe, la nommer sans atténuation (ni diversion), maintenir vivante la critique (critique) et préparer les outils qui pourraient servir si une rupture devenait possible.
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