[notes pour une dérive contrôlée]

La tokenisation ou l’ultime frontière du capital. Vers la réification algorithmique intégrale… et la destruction du temps vécu ?

Lu dans la presse : « S’adressant aux participants le 2 octobre [2025], le PDG de Robinhood, Vlad Tenev, a exposé sa vision d’un monde où la crypto et la finance traditionnelle fusionneraient entièrement, avec tous les actifs finissant par migrer vers les réseaux blockchain. « La tokenisation est comme un train de marchandises », a-t-il déclaré à l’audience, selon plusieurs comptes rendus de la conférence. « On ne peut pas l’arrêter, et à terme, elle va engloutir l’ensemble du système financier. »

Il existe dans l’histoire du capitalisme des moments où le système franchit un seuil qualitatif, où ce qui n’était qu’une tendance devient principe organisateur total. Nous vivons un de ces moments. Après avoir colonisé le travail au XIXe siècle, les désirs au XXe, les données au XXIe, le capital s’attaque aujourd’hui à ce qui semblait constituer l’ultime refuge : notre être-au-monde lui-même, cette texture intime de notre rapport au réel qui échappait encore à la marchandisation.

Car la tokenisation n’est pas une innovation financière parmi d’autres. Elle représente l’aboutissement logique d’un processus séculaire de dépossession qui trouve enfin les moyens techniques de sa réalisation intégrale. Comprendre ce qui se joue nécessite de retracer la généalogie de cette violence, de l’aliénation première du travail jusqu’à cette tentative finale de transformer l’existence elle-même en portefeuille d’actifs numériques.

Marx avait identifié le mécanisme originel : dans le capitalisme industriel, le travailleur est séparé du produit de son travail, qui lui devient étranger, hostile même. Cette aliénation première contenait déjà en germe tout ce qui suivrait. Car une fois admis que l’activité humaine pouvait être transformée en marchandise, rien n’empêchait plus, sinon des limites techniques temporaires, d’étendre cette logique à l’ensemble de l’existence. Le XXe siècle a vu cette extension se déployer méthodiquement. La publicité a transformé les désirs en marchés. Le management a fait des émotions des ressources à optimiser. Les industries culturelles ont converti l’imaginaire en produits de consommation. Mais il restait encore des zones d’ombre, des angles morts, des refuges où quelque chose échappait à la valorisation marchande : l’amitié désintéressée, la contemplation gratuite, le silence, l’ennui même.

L’avènement du numérique a permis de réduire drastiquement ces espaces de gratuité. Le capitalisme de surveillance, brillamment analysé par Shoshana Zuboff, a fait de nos comportements les plus intimes une matière première à extraire et à monétiser. Chaque clic, chaque pause, chaque hésitation devant un écran devient donnée valorisable. L’attention elle-même, cette faculté fondamentale de la conscience, est capturée, mesurée, vendue aux enchères en temps réel sur les marchés publicitaires automatisés… Mais même cette colonisation numérique de l’existence conservait une forme d’extériorité. Les algorithmes nous manipulaient, nous profilaient, nous prédisaient, mais ils restaient des dispositifs externes agissant sur nous. Nous pouvions encore, au prix d’un effort certes croissant, éteindre nos écrans, nous débrancher, retrouver momentanément une forme de présence non-médiatisée au monde.

La tokenisation abolit cette dernière frontière. Elle ne se contente plus d’agir sur nous : elle nous transforme ontologiquement en collections d’actifs numériques. Dans un monde tokenisé, vous n’avez plus des relations, vous gérez un portefeuille de « social tokens ». Vous n’habitez plus un lieu, vous détenez des parts fractionnées d’espaces tokenisés. Vous ne vivez plus des expériences, vous accumulez des NFT existentiels.

Cette mutation est d’une violence inouïe car elle ne laisse littéralement aucun dehors. Prenons un exemple concret : une forêt. Dans l’ancien monde, même exploitée, même transformée en ressource, une forêt conservait une irréductible altérité. On pouvait encore s’y perdre, y éprouver quelque chose qui échappait au calcul économique. Dans le monde tokenisé, cette même forêt devient un ensemble de tokens carbone, de tokens biodiversité, de tokens paysage, négociables 24h/24 sur des marchés globaux. Chaque arbre a un prix fluctuant en temps réel. Chaque chant d’oiseau devient actif spéculatif.

Le processus ne s’arrête pas aux choses. Les relations humaines subissent la même transformation. Les plateformes de « social tokens » permettent déjà de spéculer sur la popularité future des créateurs de contenu. Demain, chaque relation sera un investissement, chaque rencontre une transaction, chaque geste d’affection une prise de position sur un marché émotionnel. L’amour lui-même, déjà malmené par les applications de rencontre qui l’avaient réduit à un marché, devient avec les « relationship tokens » un actif financier comme un autre.

La tokenisation opère aussi une destruction du rapport au temps. Le trading permanent, 24h/24, 7j/7, abolit tout rythme naturel, toute respiration, toute durée. Dans l’économie tokenisée, chaque instant devient un moment d’arbitrage potentiel. Dormir, c’est risquer de manquer une opportunité. Contempler, c’est perdre des positions. La temporalité longue nécessaire à la maturation des relations, des projets, des œuvres, devient impossible dans un monde où tout fluctue à la milliseconde. De fait, cette compression temporelle détruit les conditions mêmes de possibilité d’une vie humaine digne. Car vivre humainement suppose de pouvoir s’inscrire dans des temporalités multiples : le temps court de l’instant, le temps moyen du projet, le temps long de la transmission. La tokenisation écrase ces temporalités plurielles sous la dictature du temps-marché, ce présent perpétuel de la cotation continue.

Plus grave encore, la tokenisation rend impossible toute forme d’engagement durable. Dans un monde où tout est liquide, où chaque position peut être instantanément revendue, la fidélité devient une forme d’irrationalité économique. Pourquoi rester attaché à un lieu, à une personne, à une cause, quand leur valeur tokenisée chute ? La tokenisation programme ainsi une société de la défection permanente, où les liens se font et se défont au rythme des fluctuations de marché. Le cauchemar… Car, au fond, ce que la tokenisation accomplit, c’est l’expropriation finale, non plus seulement de notre force de travail ou de nos données, mais de notre capacité même à être au monde de manière non-marchande. Soit une destruction systématique de toutes les formes d’existence qui ne se plient pas à la logique de l’actif négociable…

Considérons la notion même de chez-soi. Dans un monde où l’immobilier sera entièrement tokenisé, où chaque mètre carré est divisé en milliers de parts négociables, qu’est-ce qu’habiter voudra encore dire ? Vous ne vivrez plus quelque part, vous occuperez temporairement un espace dont la valeur fluctue en permanence, dont les propriétaires changent à chaque seconde, dont l’usage même devient conditionnel à des smart contracts automatisés. L’inhabitable deviendra la condition normale de l’existence…

Cette dépossession, on peut en être certains, s’étendra à l’identité elle-même. Or, que signifiera être propriétaire de soi quand ce soi sera fragmenté en tokens négociables ? Quand votre réputation, vos compétences, vos relations seront autant d’actifs dont le prix variera selon l’offre et la demande ? La tokenisation ne nous rendra pas propriétaires de nous-mêmes, elle achèvera de nous transformer en propriétés – monnayable et corvéable à merci…

Il y a un autre aspect dévastateur de la tokenisation, il concerne notre rapport au vivant. Sous prétexte de « sauver la nature » en lui donnant une valeur économique, la tokenisation environnementale détruira la possibilité même d’une relation non-instrumentale au monde naturel. Chaque écosystème deviendra une collection de services tokenisés : stockage de carbone, filtration de l’eau, pollinisation, beauté paysagère. Cette fragmentation en unités négociables détruira jusqu’à l’intégrité écologique du vivant même : une forêt ne sera plus un ensemble complexe d’interrelations mais un portefeuille diversifié d’actifs environnementaux ! Un fleuve, non plus une continuité vivante,mais une série de tronçons tokenisés ! Or, comment éprouver de l’émerveillement devant un paysage quand on calcule automatiquement sa valeur tokenisée ? Comment développer une éthique du soin quand chaque geste de protection devient investissement spéculatif ? La barbarie qui vient, ce sera donc aussi cela : un monde où la nature sera entièrement transformée en tableau Excel géant où chaque cellule sera une position de trading. Un monde où, le vivant réduit à des tokens négociables, toute forme de respect ou de révérence face à la nature deviendra impossible…

Au fond, ce que la tokenisation détruit fondamentalement, c’est la possibilité même du gratuit, du don, de ce qui n’a pas de prix parce qu’il n’est pas à vendre. Dans un monde intégralement tokenisé, tout a un prix, fluctuant certes, mais un prix quand même. La gratuité devient impensable, incomputable, donc inexistante. Or le gratuit n’est pas un luxe ou un supplément d’âme. C’est la condition de possibilité d’une existence véritablement humaine. L’amitié véritable est gratuite ou n’est pas. L’art authentique échappe au calcul économique. La pensée libre ne se monnaye pas… Donc : en détruisant la possibilité du gratuit, la tokenisation détruira les conditions anthropologiques de l’humanité. Une destruction du gratuit qui s’accompagnera d’une destruction du sacré, entendu non au sens religieux mais comme ce qui est soustrait par principe à l’échange marchand. Toute société humaine a maintenu des espaces, des temps, des objets hors commerce, mais la tokenisation abolira cette distinction fondamentale. Car tout deviendra négociable, échangeable, liquide ; plus rien ne sera plus sacré parce que tout sera à vendre…

En outre, la tokenisation instaurera un régime de volatilité existentielle permanente. Dans un monde où tout sera token, la valeur de chaque aspect de votre existence fluctuera en continu : votre quartier pourra perdre 30% de sa valeur en une nuit, vos compétences professionnelles devenir obsolètes en quelques heures, vos relations sociales voir leur cote varier selon des algorithmes opaques… Une volatilité généralisée qui, naturellement, créera une forme inédite de précarité. Non plus seulement la précarité économique classique, mais une précarité pour ainsi dire « ontologique » : quand il deviendra impossible de s’appuyer sur quoi que ce soit de stable pour construire son existence…

Bien sûr, quand le sol se dérobera en permanence sous nos pieds, lorsque chaque certitude deviendra position spéculative susceptible de s’effondrer, les individus développeront des stratégies de survie… mais celles-ci approfondiront encore davantage leur aliénation. Car en devanant les gestionnaires permanents de leur propre tokenisation, de fait : arbitrant entre différents aspects de leur vie selon leur rentabilité relative, ils optimiseront sans cesse leur portefeuille existentiel. L’existence deviendra un trading floor où l’on négociera sa propre vie…

C’est sans doute encore difficile à imaginer, mais le caractère véritablement totalitaire de la tokenisation tient à ce qu’elle rendra aussi impossible tout dehors. Dans le capitalisme industriel, on pouvait encore imaginer fuir à la campagne, créer des communautés alternatives, maintenir des espaces de de lutte, organiser les explosions sociales… Dans le capitalisme de surveillance, on pouvait encore, au prix d’efforts considérables, limiter son exposition numérique tout en préparant la révolution… Avec la tokenisation, cette possibilité disparaitra-t-elle ? En tous les cas, sachons-le : une fois que quelque chose sera tokenisé, il sera presque impossible de le dé-tokeniser. La machine tokenisante fonctionnera 24h/24, transformant méthodiquement tout ce qu’elle touche en actifs numériques, créant ainsi un système total où rien n’échappera à la logique de l’actif négociable. C’est ce que ses promoteurs appellent déjà avec enthousiasme « l’Internet de la valeur » : un monde où tout a un prix, où tout s’échange, où rien ne reste hors marché ; un monde où l’humain tokenisé pensera en termes de positions et d’arbitrages, où il évaluera chaque situation selon sa rentabilité potentielle, considèrera ses propres émotions comme des actifs à optimiser, ne pourra plus concevoir de valeur hors de la valeur marchande. Est-ce qu’un être fondamentalement appauvri, amputé de toutes les dimensions de l’existence qui ne se laissent pas réduire à la logique du token, pourra encore envisager de s’insurger ?

Ce qui est certain, c’est que la mutation anthropologique que prépare la tokenisation nous place devant un choix civilisationnel : accepter la transformation finale de l’existence en marché perpétuel, transformant chaque jour de nouveaux pans de l’existence en marchés liquides, ou affirmer qu’il existe des dimensions de la vie humaine qui doivent rester hors de prix et s’employer à faire table rase de ce monde qui finira, si on le laisse faire, par « effacer » l’humanité. Or, le temps presse, car, une fois que les infrastructures de tokenisation seront bien en place, et les comportements reformatés, et les imaginaires colonisés… le retour en arrière sera très compliqué.


Lucas D. | texte élaboré avec l’appui d’outils d’IA générative (Limo & Platform Parallel) pour la recherche documentaire, et d’Opus & Antidote pour la révision. Les données & idées ont été rédigées & structurées dans Obsidian. Ces technologies m’accompagnent dans l’exploration, la synthèse & la formulation des idées, tout en restant sous ma responsabilité éditoriale & critique |





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