Dernier moment cynique et dangereux dans l’histoire de l’appropriation capitaliste du savoir : l’annonce (mardi 30 septembre) par Elon Musk de développer « Grokipedia », une encyclopédie alimentée par son IA. Sous prétexte de « comprendre l’Univers » – formule mégalomaniaque qui cache mal ses ambitions monopolistiques –, Musk s’apprête à capturer et privatiser le dernier grand commun numérique : la connaissance encyclopédique collective.
Il faut mesurer l’obscénité fangeuse de cette entreprise. Wikipedia, malgré ses imperfections, représente l’une des rares victoires de l’intelligence collective sur la logique propriétaire. Des millions de contributeurs bénévoles ont construit, article par article, correction par correction, débat par débat, le plus vaste dépôt de savoir humain jamais constitué. Ce travail gratuit, motivé par le seul désir de partager la connaissance, a créé une ressource inestimable accessible à tous, partout, sans conditions.
Musk veut maintenant aspirer ce trésor commun dans sa machine propriétaire. Car ne nous y trompons pas : Grokipedia sera entraînée sur Wikipedia, pompera ses articles, digérera ses données, s’appropriera le travail de millions de contributeurs anonymes. Du pillage pur et simple, mais un pillage particulièrement pervers : il ne vole pas de l’or ou du pétrole, il vole notre intelligence collective cristallisée, notre mémoire commune, notre patrimoine cognitif.
L’argument du « biais » de Wikipedia est d’une mauvaise foi éclatante. Comme si une IA contrôlée par un type d’extrême droite « homme le plus riche du monde », entraînée selon ses paramètres, optimisée selon ses objectifs, serait moins biaisée qu’un processus éditorial ouvert où chaque modification est discutée, sourcée, réversible. Le biais de Musk, c’est le biais du capital tout-puissant qui veut réécrire le réel à son image de taré malfaisant.
Mais le plus grave n’est pas là. Ce que Musk comprend parfaitement, c’est que contrôler la production de savoir, c’est aussi contrôler la réalité elle-même. Quand Grokipedia deviendra la source par défaut – intégrée à X, promue par ses algorithmes, optimisée pour le référencement –, qui se souviendra de la version collaborative et ouverte du savoir ? L’histoire sera littéralement réécrite selon les intérêts toxiques de xAI.
Cette opération illustre assez bien ce que Marx appelait l’appropriation de l’Intellect Général – cette intelligence collective de l’humanité qui devrait être notre richesse commune mais que le capital capture et retourne contre nous. Chaque article Wikipedia enrichit la base de données de Musk. Chaque correction bénévole augmente la valeur de son IA. En résumé : nous travaillons gratuitement à notre propre dépossession. Et une fois que Grokipedia aura vampirisé Wikipedia, elle pourra monétiser l’accès au savoir – abonnements premium, API payantes, publicités ciblées. Le savoir qui était gratuit et libre devient encore davantage marchandise et instrument de pouvoir. C’est l’enclosure définitive des communs numériques.
Autre point : l’invocation de « l’objectif de comprendre l’Univers » masque un projet très prosaïque : monopoliser l’interface entre l’humanité et sa propre connaissance. Ou comment Musk s’apprête à devenir le médiateur obligé de notre rapport au savoir… Ainsi, là où Wikipedia, malgré ses défauts, était animée par une foi dans l’intelligence collective, dans la possibilité d’un savoir construit démocratiquement, Grokipedia incarnera le pire : la conviction que seule une IA propriétaire, contrôlée par un milliardaire, peut produire la « vérité ».
Les conséquences seront catastrophiques. D’abord, la destruction de Wikipedia par assèchement : pourquoi contribuer bénévolement quand votre travail sera immédiatement approprié par Musk ? Ensuite, la perte de la diversité épistémique : une source unique de vérité, c’est la définition même du totalitarisme. Enfin, l’impossibilité de corriger ou contester : essayez donc de débattre avec une IA sur la véracité d’un fait.
Grokipedia n’est pas une « amélioration massive » de Wikipedia, c’est sa négation dialectique : la transformation du commun en propriété, du savoir partagé en capital monopolisé, de l’émancipation par la connaissance en aliénation algorithmique. Un signe supplémentaire de l’abdication de l’humanité face à ses propres créations et de sa renonciation à un savoir libre ? Ou y aura-t-il un sursaut de rage pour empêcher ce taré de piller notre intelligence collective, de privatiser notre mémoire commune, d’aliéner notre capacité même à connaître ?
C’est notre cosmos intellectuel qu’on s’apprête à enfermer dans les serveurs d’un apprenti démiurge. Face à cette menace : défendre Wikipedia et les communs numériques comme on défendrait la dernière source d’eau potable dans un désert. Sinon bientôt Grokipedia deviendra Grok-Science, Grok-Art, Grok-History jusqu’à ce que toute la culture humaine soit enfermée (effacée ?) dans les coffres-forts numériques de quelques milliardaires.
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