La critique d’Apocalypse Nerds parue dans En attendant Nadeau (20 septembre 2025) dit assez bien la sophistication stratégique – qui pourrait passer pour de l’incohérence idéologique – du technofascisme. Une « pensée en API », expliquent les auteurs, Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet, c’est-à-dire une capacité à activer et désactiver des briques idéologiques selon les besoins politiques du moment. Une capacité qui permettrait aux technofascistes de naviguer avec une fluidité déconcertante entre libertarianisme radical et autoritarisme chrétien, entre hypermodernité transhumaniste et nostalgie féodale…
L‘analogie avec le Béhémoth de Franz Neumann est intéressante : plutôt que le Léviathan hobbesien avec sa structure pyramidale claire, Trump gouverne par le chaos organisé, faisant cohabiter et rivaliser des seigneuries idéologiques apparemment incompatibles – le nœud Wall Street-Silicon Valley, les think tanks néoconservateurs, les accélérationnistes de droite. Une sorte de « gouvernance par le désordre » comme stratégie, pour créer une dynamique de surenchère permanente où chaque faction pousse plus loin la destruction des garde-fous démocratiques.
Dans ce tableau déconcertant, la figure de Peter Thiel donne déjà des sueurs froides. Ce taré qui, comme Musk, a grandi dans l’Afrique du Sud de l’apartheid et qui proclamait dès 2007 que l’Amérique devait sa grandeur à « ses écarts occasionnels par rapport aux principes de liberté et de justice », incarne aujourd’hui cette alliance entre catholicisme fondamentaliste & démence transhumaniste. À ce propos, référence est faite à son éditorial apocalyptique dans le Financial Times 10 jours avant l’investiture de Trump, un papier délirant dans lequel il assumait vouloir faire de la catastrophe le levier d’un changement de régime… Bref : derrière la mise en scène grand-guignolesque de la fin des temps offerte par son pote Musk, il y a bel et bien un projet mortifère.
Heureusement, cette nouvelle idéologie n’a pas encore colonisé totalement nos imaginaires. C’est pourquoi la parution d’Apocalypse Nerds tombe sans doute à point nommé : en cartographiant les réseaux, les stratégies et les filiations intellectuelles de ces « nerds de l’Apocalypse », Hadjadji et Tesquet peuvent nous aider à comprendre l’accaparement frénétique des ressources & la course aux bunkers de luxe et aux vaisseaux spatiaux dont nous sommes presque chaque jour les spectateurs ébahis et tremblants…
Hâte de lire Apocalypse Nerds.

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