[notes pour une dérive contrôlée]

[grille] Principe 1 – Comportement de l’œuvre

Ce que l’œuvre fait importe plus que ce qu’elle dit

Formulation

Est-ce que la forme se comporte ? L’œuvre adopte-t-elle une posture face au réel, ou se contente-t-elle de le refléter, de le véhiculer, de l’orner ? On cherche un comportement (Verhalten, chez Adorno) lisible directement sur la forme, sans recourir aux intentions déclarées ni au contexte biographique : la prise de position est inscrite dans les choix formels eux-mêmes, ou elle n’est pas.

Déterminer le Verhalten, c’est lire, directement sur l’œuvre, ce que la forme fait – sans recourir aux intentions déclarées de l’auteur ni au contexte biographique. Le comportement n’est donc pas celui de la forme qui se met au service d’un contenu (ce que l’œuvre déclare : propagande, thèse, message), mais celui de la forme qui prend position sur ce qu’elle traite : soit en maintenant une tension (débordement, contradiction…), soit en fuyant dans la réconciliation et ainsi trahissant ses propres prémisses.

Ce comportement peut être négatif au sens fort. Ainsi quand une œuvre se comporte en refusant de se livrer (opacité, résistance au regard, durée imposée…) : un refus de la lisibilité immédiate comme résistance à la consommation rapide, mais à condition que ce refus réponde à une nécessité interne… L’abstention expressive relève du même geste : une forme qui se prive des moyens de l’expression n’est pas pour autant sans expression, cela peut être la forme d’une impuissance à exprimer. À la même condition : cette abstention doit tenir d’une nécessité interne. Il ne s’agit donc pas de conclure de la froideur à la vacuité, mais d’établir ce que cette abstention exprime…

Le Verhalten suppose une distance minimale entre la forme et la vie que l’œuvre traite : si celle-ci se confond avec la vie (expression directe, témoignage pur, art thérapeutique où la forme est entièrement au service de ce qu’elle dit), cette distance s’efface, et la forme délivre son contenu au lieu de le travailler. Cette distance n’est pas une propriété subjective : elle est inscrite dans la forme. Mais elle n’est perceptible qu’au spectateur qui n’exige pas que l’œuvre le rejoigne…

4 questions. 1) La forme adopte-t-elle une posture (manière de se tenir, l’attitude d’ensemble) face au réel, ou se contente-t-elle de le refléter, de l’orner, de le véhiculer ? 2) Sa cohérence : le Verhalten se tient-il à travers l’œuvre, ou se contredit-il, la forme promettant une chose et en accomplissant formellement une autre ? Ce jugement ne porte pas sur l’écart entre une intention déclarée et l’œuvre, mais sur un écart interne à la forme elle-même : la manière dont elle se présente en un point, un titre, un dispositif, une posture d’ensemble, et ce qu’elle accomplit dans le détail, la marge, le choix mineur. C’est dans ces marges, non dans les grandes déclarations, que le comportement se dément ou se confirme. 3) Sa lisibilité : le comportement est-il inscrit dans la structure même de l’œuvre (autonome), ou dépend-il d’un contexte extérieur (biographie, manifeste, intention) pour exister ? 4) Sa force : la puissance que la forme affiche (ton solennel, majesté, ampleur) a-t-elle été construite, ou posée comme un contenu de plus ? La force de former ne s’observe pas, elle s’infère de ce que la forme accomplit ; l’attitude de force, elle, se voit — puisqu’elle est faite pour cela (1). Les 2 sont indépendantes : on peut afficher la puissance sans qu’aucune force n’ait construit, et bâtir avec une force immense une œuvre qui n’exprime que la faiblesse.

Un cas particulier. Les installations, le théâtre immersif et les dispositifs participatifs, c’est-à-dire les formes centrées sur le spectateur : ici, il ne s’agit plus de lire un comportement inscrit dans un objet fini, mais de demander si le dispositif organise la réception pour empêcher la consommation passive ou pour la faciliter. Un dispositif qui contraint le visiteur, qui lui impose un rapport à l’espace, à la durée ou à la matière qu’il n’avait pas prévu et ne peut pas contrôler, se comporte formellement ; à l’inverse, un dispositif conçu pour que toutes les trajectoires soient également satisfaisantes est culinaire, même sous apparence avant-gardiste.

Ce qu’il faut retenir : la posture n’est pas dans l’intention de l’auteur, elle est dans ce que la forme dit d’elle-même. Une forme qui tient une position se comporte : elle ne simule pas, son opacité appelle d’autres visites. Elle échoue, en revanche, quand elle calcule son effet (simulation) ou quand sa difficulté ne récompense rien (illisibilité ratée). Une forme transparente à son contenu, qui ne fait que le livrer, n’a pas de Verhalten.

Illustrations

Le Misanthrope de Molière adopte la forme comique, mais s’y comporte autrement que la comédie ne le propose d’habitude en ridiculisant et en renvoyant le spectateur satisfait dans l’ordre social réconcilié. Le Misanthrope adopte cette forme, mais refuse systématiquement ce comportement : Alceste n’est pas ridiculisé, il a souvent raison, et la réconciliation finale n’a pas lieu…

Les Demoiselles d’Avignon (Picasso, 1907) : avant tout contexte, avant toute connaissance de l’histoire du cubisme, la toile adopte une posture lisible dans sa structure même : elle refuse la belle forme, elle disloque ce qu’un nu devrait unifier. Le comportement formel précède et excède le contenu thématique : ce n’est pas que le sujet soit provocateur, c’est que la forme ne se comporte pas comme une peinture de nu se comporte. Ce Verhalten est détectable à la première rencontre avec l’œuvre, il n’a pas besoin d’être expliqué pour être reçu.

Contre-exemple. La prose de Philippe Delerm dans La Première Gorgée de bière n’adopte aucune posture face au réel, elle se contente de le caresser – sans écart, sans comportement qui dépasse le contenu déclaré…


(1) La force de former est une condition de production : ce qu’il faut de puissance subjective pour tenir un matériau et mener la construction jusqu’à ce qu’elle s’impose. Elle appartient à la genèse, et elle n’a rien d’une vertu morale de l’artiste : Verlaine, sans force de caractère, avait une force de former considérable. P1 ne la juge pas, il la présuppose. L’attitude de force est un contenu de la forme achevée, qui relève de la simulation au même titre que toute posture calculée. Lire l’une dans l’autre – croire qu’une forme qui exprime la puissance a été nécessairement construite avec force – est une erreur courante. (TE, p. 66)


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